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bien, que le cabildo vit transporter le siége du gouvernement hors de sa portée ; mais comme c'était luimême qui était l'auteur du déplacement, en ne consentant pas maladroitement à rendre habitable la ville de Saint-Joseph, il dissimula son mécontentement. Pour s'entretenir la main, toutefois, il ne négligea pas de porter des coups à son entourage. Ses premières tracasseries s'adressèrent au médecin de la ville, Don Gabriel Ynfante. Après avoir prodigué ses soins à la population pendant cinq ans, le docteur un jour voulut quitter la colonie; mais le cabildo s'opposa à son départ, « parce que, mande-t-il au gouverneur, cet homme est de la plus grande utilité au pays; que non seulement il soigne gratuitement les malades, mais qu'il leur fournit les médicaments gratis, et qu'il n'est pas possible qu'on eût jamais un autre médecin qui traitât de la même manière, et avec le même soin et la même attention que le docteur Don Gabriel Ynfante (1). » Ainsi, la chicanière corporation, pour le récompenser de ses inappréciables services, avait résolu de le priver de sa liberté ! Quand le docteur eut quitté la colonie en dépit d'elle, et probablement avec l'aide du gouverneur, elle s'en prit å l'autorité ecclésiastique. On se souvient qu'en 1752 elle avait entamé une querelle avec le vicaire général, au sujet de son départ pour Cumaná ; sept ans plus tard, en 1759, elle s'aperçut que le vicaire apostolique qui l'avait remplacé exerçait ses fonctions depuis plusieurs années sans lui avoir présenté

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms.,

ses lettres d'institution. Il s'en suivit une longue guerre entre les deux pouvoirs ; nous en passons sous silence les incidents compliqués et très-obscurs, qui n'offrent d'ailleurs aucun intérêt. Il y eut remontrances et pro-. testations du côté du cabildo, anaihèmes et excommunications du côté du vicaire apostolique. La colonie semble avoir été mise en interdit ; pendant longtemps, les églises restèrent fermées, et l'administration des sacrements fut suspendue. Le culte ne semble avoir repris son cours qu'à l'arrivée d'un vicaire général envoyé à cet effet par l'évêque métropolitain de PortoRico (1). Ce fait si scandaleux de la part d'une municipalité espagnole est un témoignage éclatant de son esprit perturbateur.

A la faveur de tout ce désordre qu'il avait créé, le cabildo, ne pouvant atteindre le gouverneur au Portd'Espagne, se mit à conspirer contre lui, avec le concours, cette fois, du dépositaire des revenus royaux, le nommé Bartolomé Prieto. On ignore quel ful le molif de cet accord du fonctionnaire avec la municipalité ; ce que l'on sait, c'est que le but de la conspiration était d'obtenir la révocation de Don Pedro de la Moneda, en portant contre lui des accusations criminelles par devant l'audience royale de Santa-Fé de Bogota. La préparation des pièces de la procédure ne pouvant être entreprise au vu et au su du gouverneur à la Trinidad, il fut convenu qu'elle se ferait à Santo Tomé de Guayana, et que Bartolomé Prieto serait chargé de se rendre

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., pp. 51-57.

dans cette ville pour y procéder. Il s'y rendit, en effet, et là, à l'aide de faux témoins, se mit à rédiger les accusations les plus calomnieuses contre notre gouverneur; mais le gouverneur de Guayana, qui en eut vent, s'empressa d'en donner avis à son collègue de la Trinidad, et l'intrigant dépositaire des revenus royaux fut arrêté et conduit au Port-d'Espagne, où il fut emprisonné (1). Ainsi se termina cette odieuse conspiration, à la honte du cabildo, auquel, à la date du 15 novembre 1759, le gouverneur adressa la remontrance suivante : « La conduite des deux alcades et du régidor est criminelle au dernier chef; je ne saurais plus longtemps fermer les yeux sur les déportements de ces hommes publics. Le cabildo sait que, en maintes occasions, ils se sont: rendus coupables de grossièreté et de désobéissance à l'égard du représentant de Sa Majesté; que l'un des deux alcades (2) a cherché plusieurs fois à fomenter la révolte dans l'île ; que, tout dernièrement encore, il a fait battre le rappel pour assembler la population en armes ; qu'il a fait fuir un soldat déserteur en frappant de son bâton le caporal qui le conduisait en prison; que, s'étant adonné à un usage immodéré du rhum, il passe sa vie dans l'ivrognerie, et dans cet état d'avilissement s'est souvent présenté à nous et au cabildo ; que tous les deux alcades sont continuellement dans la société des nègres et des mulâtres de la plus basse classe, mangeant, buvant et dansant avec eux dans

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 57 et seq.

(2) Par respect pour les vieilles familles de l'ile, nous avons cru devoir taire les noms.

leurs réunions déréglées ; et que, enfin, la paix et la tranquillité du petit nombre d'habitants que possède l'île sont bannies de leurs demeures par suite de la turbulence, de la méchanceté et de la calomnie des deux alcades, et particulièrement du régidor, dont le temps est employé à cabaler et à semer la discorde dans les familles (1). ) Tel est le triste portrait que nous avons du cabildo de cette époque ; après trentedeux ans de dépeuplement et de misère, la corporation ne présentait plus qu'un ramassis des caractères les plus bas et les plus vicieux.

Le colonel Don Pedro de la Moneda ne gouverna que peu de temps ; au bout de trois ans, il fut promu au gouvernement de Popayan. Cette promotion, jointe à la haute main qu'il sut exercer sur le cabildo et au déplacement de la capitale de l'île, témoigne de sa valeur administrative. Le 6 avril 1760, il fut remplacé provisoirement par le capitaine Don Jacinto San-Juan (2) qui, de même que son prédécesseur, habita le Portd'Espagne, tandis que le cabildo continuait å se tenir à Saint-Joseph. Cette persistance de nos gouverneurs à vouloir maintenir le siège du gouvernement au Portd'Espagne commence dès lors à préoccuper le cabildo ; il comprend enfin que, dans l'état actuel des choses, Saint-Joseph est condamné à perdre son rang de capitale, et il semble chercher à le lui conserver en s'occupant de son relèvement. Dans sa séance du 7 janvier

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 58 et seq.

(2) Id., ibid., p. 60.

1761, il adopta, à cet effet, la série de mesures suivantes : 1° établissement d'une école pour les enfants, å raison d'un demi-réal par mois pour l'alphabet, d'un réal pour la lecture, et d'un réal et demi pour l'écrilure et l'arithmétique ; 20 vérification des poids et mesures au moyen d'étalons fixes ; 3o obligation pour les jeunes gens de se mettre en apprentissage de métier, et pour tous les habitants de la colonie en général de posséder un conuco planté de maïs, manioc et banane, en rapport avec le nombre des membres de la famille de chacun d'eux ; de sortir des bois qu'ils habitent, et de se construire des maisons à la ville pour y vivre en société; 40 prohibition de la fabrication du rhum au moyen de moulins à bras ; 5° obligation pour les membres sortants du cabildo de remettre aux membres entrants les papiers et documents appartenant à lạ corporation, et les matériaux fournis par les habitants pour la confection d'une armoire de dépôt pour les archives; 60 enfin, prière au gouverneur de sanctionner ces mesures et de fixer les amendes applicables aux délinquants (1). De tels règlements, émanant d'un cabildo nouvellement élu, jettent une vive lumière, non seulement sur l'incurie et le dérèglement de celui auquel il succédait, mais aussi sur l'état sauvage dans lequel croupissait alors la faible population de l'ile.

Une lacune de plusieurs pages, qui se trouvé dans les archives du cabildo, en 1761 et 1762, ne nous permet malheureusement pas de connaître les incidents

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms.,

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