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capitale de l'ile. Une vieille coutume, dans les colonies espagnoles du Nouveau-Monde, imposait aux fonctionnaires civils et militaires, et aux notables, l'obligation d'aller chaque année complimenter le représentant du souverain le jour de sa fête. Ce devoir avait été religieusement rempli tout le temps que les diverses autorités s'étaient trouvées réunies à Saint-Joseph ; mais il avait été complètement négligé depuis que les gouverneurs avaient pris résidence au Port-d'Espagne. Immédiatement après le jour de la Saint-Jean, Don Juan de Dios Valdez adressa au cabildo une note où, considerant l'omission de ce devoir comme un manque de respect, et même une insulte à sa personne, il somma les membres de la corporation de déclarer individuellement les motifs de leur abstention. Ceux-ci crurent se montrer très adroits en répondant hypocritement qu'ils n'avaient pas cru le compliment obligatoire, par la raison que les prédécesseurs du gouverneur ne l'avaient pas exigé d'eux, mais qu'ils n'avaient jamais eu l'intention d'offenser le représentant de S. M., et en alléguant en même temps pour cause de leur abstention le mauvais temps et le manque de montures. Le gouverneur alors, habile à profiter de cette soumission feinte, s'empressa de décréter, à la date du 15 juillet 1776, que, à l'avenir, le cabildo serait tenu de se rendre en corps au Port-d'Espagne à la fête du roi et de la reine, et aux jours anniversaires de leur naissance, pour assister avec le gouverneur à la grand'messe et . au Te Deum chantés en ces occasions, et que chacun de ses membres individuellement, à la fête du gouverneur, aurait à lui présenter ses compliments. Un tel

décret ne pouvait être que dur à digérer ; il fallut pourtant s'y soumettre. Le cabildo toutefois trouva moyen d'en tirer une petite vengeance, en interpolant dans ses archives une longue protestation où il est dit que c'est le devoir du gouverneur de se rendre à la capitale, non seulement aux fêtes indiquées par lui, mais aussi à celle de cette capitale, ( alors que se déploie la bannière royale au bruit du canon et de la mousqueterie (1). » Cette interpolation, évidemment faite pour circonvenir le successeur du gouverneur, est un modèle de ridicule emphase.

Ainsi vivotait depuis un demi-siècle la misérable colonie, dans les querelles, les conflits et les complots. Ni le transfert de la capitale de Saint-Joseph au Portd'Espagne, ni la renaissance de la culture du cacao, ni les missions des pères Capucins aragonais de SantaMaria, ni les franchises commerciales de l'Espagne ne pouvaient la tirer de l'abîme où elle était tombée. Pour qu'elle pût recouvrer sa prospérité passée et développer ses richesses naturelles, ce qu'il lui fallait avant tout, c'était de la population, et sa population alors n'arrivait qu'à peine encore au chiffre insignifiant d'un millier d'Espagnols de toutes couleurs, parmi lesquels se trouvaient de trente å quarante Français et Italiens ou Corses (2). Or, cette population si nécessaire à sa colonisation, d'où pouvait-elle la tirer? Tel était le problème qu'avait à résoudre sa métropole, puisqu'elle ne pou

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 76 et seq.

(2) Los Heroes y las Maravillas del Mundo, art. Trinidad, vait penser, toute dépeuplée qu'elle était elle-même, à la lui fournir, et qu'elle ne pouvait consentir à la laisser croupir indéfiniment dans l'abandon. Il devenait dès lors apparent que la colonisation définitive de l'ile ne pouvait être entreprise qu'à l'aide des étrangers qui commençaient déjà à s'y porter. Habent sua fata colonio.

p. 400.

CHAPITRE VIII

SITUATION POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE DES ILES FRANÇAISES.

LE COLONISATEUR ROUME DE SAINT-LAURENT

(1776-1779)

Gouverneur de la période:

Don Manuel Falquez,

Pendant que, dépeuplée, ignorante et ruinée, la Trinidad se débattait impuissante dans les misérables conflits que nous venons de rapporter, les îles françaises, ses voisines, étaient soumises à de cruelles épreuves ; durant la guerre de sept ans, elles avaient été conquises par l'Angleterre, et à la paix de Paris, en 1763, définitivement cédées à cette puissance. Or, on sait combien c'est une dure nécessité pour les peuples que d'avoir à subir la domination d'un autre peuple, étranger å leur langue, à leurs mours et à leurs lois, et pardessus tout d'avoir à subir les aventuriers de la nation conquérante, qui viennent fondre sur eux comme des vautours sur leur proie. Pour se concilier ces populations, la politique et libérale Angleterre avait, il est vrai, sagement ordonné qu'elles eussent les mêmes

droits politiques que ses nationaux et fussent, concurremment avec eux, appelées aux fonctions publiques (1); mais de telles dispositions sont toujours illusoires quand elles doivent être mises à exécution, loin de la métropole, par des agents possédés de haine nationale et religieuse. Væ victis ! telle est la loi générale. Le vainqueur trouve toujours le moyen de faire sentir au vaincu le poids de sa victoire, et en fait, il n'est pas de joug plus pesant que celui qu'un peuple impose à un autre peuple.

Les îles de Tabago, la Grenade, Saint-Vincent et la Dominique, furent celles cédées à l'Angleterre, et toutes quatre elles eurent à souffrir les vexations de leurs vainqueurs. La première et la dernière, n'ayant qu'une faible population, avaient été forcées de s'y résigner; mais il n'en avait pas été de même des deux autres, où une population plus dense offrait des chances à la résistance. A Saint-Vincent, il s'était formé une ligue entre les colons français, attaqués dans leur religion et dans leurs propriétés, et les naturels de l'île, les Caraïbes noirs. Ceux-ci, déjà spoliés de leurs terres et relégués dans un coin de l'ile, par traité conclu en 1773, se voyaient de nouveau menacés de la perte de ce dernier petit domaine, que s'étaient mis à envier leurs vainqueurs. Sachant, par une cruelle expérience, que le fort trouve toujours le moyen d'arracher au faible l'objet de sa convoitise, et voulant conserver å tout prix leur dernier refuge, ils s'étaient étudiés à se rendre

(1) Bryan Edwards, History of the war in the W. Indies, t. IV, chap. v, p. 5,

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