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pas le factum d'un diplomate retors, mais bien l'æuvre d'un homme d'État convaincu, qui porte la conviction avec elle. C'est d'une manière générale qu'y est traitée d'abord la question de l'émigration des colons français dans les îles espagnoles. Leurs souffrances matérielles dans les îles de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Dominique, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent et de la Grenade y sont exposées à grands traits ; pour y échapper, ils sont réduits à s'expatrier. Pourquoi l'Espagne, dont les îles de Saint-Domingue, de Porto-Rico, de la Marguerite et de la Trinidad sont dépeuplées, n'y attirerait-elle pas celte population encore riche, mais surtout habile et expérimentée, pour y relever son commerce américain expirant ? La Trinidad surtout, la plus voisine de ces îles des côtes occidentales, pourrait facilement bénéficier de la présence de ces colons, qui savent que cette terre est saine et sertile, que les matériaux de construction y abondent, et qu'elle jouit de l'avantage inappréciable d'étre exempte des ouragans de la mer des Antilles. Il est vrai que, par ses propres forces et sans secours étranger, l'Espagne peut repeupler ses îles pour raviver son commerce; mais comment inspirer le goût des entreprises commerciales et industrielles à des hommes qui les dédaignent ? Combien de temps, d'ailleurs, ne faudrait-il pas perdre pour leur inculquer les connaissances nécessaires à une bonne gestion de leurs affaires ? A défaut de ses nationaux, l'Espagne ne peut penser à attirer dans ses îles les Hollandais et les Anglais, qui sont de la religion réformée et par conséquent inacceptables à sa foi catholique ; ces derniers, en outre, par leur prépondérance dans la mer des Antilles,

ne peuvent que lui porter ombrage. Restent donc uniquement les colons des îles françaises. Mais les Provinces-Unies de la Nouvelle-Angleterre les attirent à elles, et pour que l'Espagne réussisse å les détourner à son profit, des dédommagements de deux sortes lui sont imposés, å savoir : 1° compensation à la France pour la perte de ses nationaux, et 20 avantages aux colons pour les services qu'ils sont appelés à lui rendre. Liée qu'elle est déjà à la France par le pacte de famille, ces justes obligations ne sauraient apporter un dérangement dans sa polique générale. Que si l'Espagne, au contraire, abandonnait aux Provinces-Unies de la Nouvelle-Angleterre le bénéfice de cette importante émigration, elle aurait à en subir une double perte, à savoir : celle que lui ferait éprouver l'abandon d'un gain assuré, et celle qui résulterait pour elle de l'augmentation de puissance d'un gouvernement rival, lequel, a peut-être avant longtemps, prévoit le politique colonisateur, jouera un rôle intéressant dans la balance des pouvoirs des deux continents (1). »

Pour la France, le dédommagement serait, d'après les termes du mémoire, la complète franchise de son pavillon dans les ports des îles espagnoles, pendant l'espace de vingt ans. A partir de ce terme, les produits coloniaux embarqués dans ces ports sous pavillon français seraient frappés d'un droit d'exportation dont le double résultat serait d'enrichir le trésor colonial et d'élever le prix de la marchandise française, de ma

(1) Saint-Laurent, Considérations sur l'établissement d'une colonie, etc., ms., 1777.

nière à permettre à l'espagnole de lutter avec elle. Quant aux avantages à accorder aux émigrés français, le colonisateur se déclarait impuissant å indiquer d'avance tous ceux que pouvait exiger la fondation d'une colonie, et il invitait la cour d'Espagne, pour s'éclairer à cet égard, de faire choix d'un gouverneur dont l'abord facile et gracieux engagerait les colons à lui faire parvenir « les sujets de leurs embarras et leurs justes demandes. » Mais il y en avait quelques-uns qu'on pouvait indiquer d'avance, et qu'il était important de soumettre tout d'abord à l'approbation de cette cour; ce sont ceux qui suivent, et que nous transcrivons verbatim :

« 1° Les Français professent la même religion que les Espagnols, mais ils n'en pratiquent pas l'exercice avec la même rigidité ; il faudrait donc leur laisser la liberté de se conduire à cet égard comme ils sont dans les îles françaises, et leur permettre d'avoir, dans les paroisses où ils seront, des prêtres français, sous la juridiction du supérieur ecclésiastique espagnol.

< 20 Il faudrait que les nouveaux colons aient la liberté de tester en faveur de leurs parents et amis établis dans les autres dominations, et que, au cas qu'ils meurent ab intestat, leurs biens passent sans difficulté à leurs héritiers légitimes établis dans les autres dominations.

« 3o Il faudrait que les nouveaux colons fussent admis sans différence aux emplois de la magistrature, aux postes militaires et autres places honorables, sans y considérer autre chose que le mérite ou les talents.

( 40 Il faudrait laisser aux colons français venant des îles françaises la liberté d'y retourner, en préve

nant au préalable le gouverneur, pour y récouvrer les dettes et autres effets qu'ils y auraient laissés, ou pour y poursuivre les procès au cas qu'ils y en eussent laissés.

« 50 Il faudrait établir à la Trinité des tribunaux qui ne relevassent que des cours supérieures de Madrid.

( 60 Il faudrait un code pour la conduite des négres, charger les colons les plus instruits d'en stipuler les détails. Mais la cour d'Espagne doit recommander à ses commissaires de consulter en tout l'humanité, et de rendre le sort des esclaves aussi peu malheureux que leur état puisse le permettre ; la cour doit aussi ordonner qu'une des clauses du code soit que chaque habitant ait au moins, en terre plantée en vivres bien cultivés, la proportion d'une cavalière (1) pour chaque soixante-dix nègres, et ordonner aux autres gouverneurs espagnols de rendre les esclaves fugitifs de la Trinité, au cas qu'il s'en évadât quelques-uns.

a 70 Il faudrait avoir la plus grande attention à ce que les habitants qui porteront des nègres à la Trinité les nourrissent abondamment, jusqu'à ce qu'ils aient chez eux la quantité de vivres nécessaires pour les nourrir, à raison de soixante-dix nègres pour chaque cavalière de provisions bien cultivées.

(1) La cavalière, ou caballeria, est une mesure de terre espagnole qui varie de province à province; nous estimons å trois fanegas, ou sept carrés français de cent pas de côté (de trois pieds et demi), celle dont il est ici question. Elle donne une proportion d'un carré de vivres par dix esclaves, proportion que nous retrouvons dans un règlement du gouverneur anglais Thomas Picton, du 20 août 1800.

( 80 Il faudrait établir dans chaque paroisse des commissaires pour inspecter les objets d'importation des îles fourmillées, surtout les plants de cannes, et pour en défendre l'entrée s'il s'y trouvait de mauvaises fourmis (1). »

Tel est le remarquable exposé d'un plan (2) qui bien que tardivement exécuté par l'Espagne pour la Trinidad (1784), et bien plus tardivement encore pour PortoRico (1815) (3), assura å ces deux colonies, et surtout à la première, une importante et rapide colonisation. Aussitôt la rédaction de son mémoire terminée, en cette même année 1777, Roume de Saint-Laurent s'en revint à la Trinidad le soumettre au gouverneur Falquez, qui l'approuva et l'apostilla pour le remettre à la cour d'Espagne. Le hasard se chargea de lui fournir une occasion directe pour la Péninsule. Il se trouvait alors au Port-d'Espagne deux officiers supérieurs du génie, le brigadier général Don Agustin Cranc et le lieutenantcolonel Don Juan de Catilla, de retour de leur visite

(1) Saint-Laurent, Considérations sur l'établissement d'une colonie, etc., ms., 1777.

(2) E.-L. Joseph, History of Trinidad, part. II, chap. VIII, p. 167. Cet écrivain condamne ce plan « qu'ont admiré tous ceux qui en ont parlé, » dit-il (that almost all who have written on the subject of this island have been loud in applauding). Quoique ignorant l'existence du mémoire, il s'imagine, avec sa présomption habituelle, en avoir pénétré l'esprit, et il n'y voit qu'une ruše (cunning project) pour peupler la Trinidad de Français, à l'exclusion des Anglais. Infatué de sa nationalité, il s'acharne alors à insulter notre illustre colonisateur dont il ignore jusqu'au nom, et qu'il appelle Rome de Saint-Laurent. On ne saurait pousser plus loin la suffisance et l'ignorance combinées ensemble.

(3) Abbad y Lasierra, Historia de Puerto-Rico.

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