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des places fortes espagnoles depuis la Vera-Cruz jusqu'aux bouches de l’Orénoque; le mémoire fut confié à ce dernier, qui partait pour l'Espagne (1). De son côté, Don José de Abalos, l'intendant de Caracas, ne s'était pas endormi, et quelques mois plus tard, en juillet 1778, il envoyait à la Trinidad le commandant de la compagnie royale des garde-côtes, Don Martin de Salaverría, en qualité de sous-délégué, avec des instructions particulières pour l'avancement de l'agriculture, du repeuplement et du commerce de l'île (2).

En attendant la réponse de la cour d'Espagne à son mémoire, Roume de Saint-Laurent, plein d'espérance dans le succès de la prochaine colonisation de l'ile, s'en retourna å la Grenade pour disposer de ses propriétés et venir s'établir à Diego-Martin avec sa famille et ceux de ses amis et compatriotes qui consentiraient à suivre son exemple. Déjà il y avait envoyé la plus grande partie de ses esclaves lorsque la guerre de l'Indépendance américaine ayant éclaté, la Grenade fut reprise par les Français. Cet évènement imprévu venait mettre obstacle à ses desseins; en voyant l’Espagne alliée à la France contre l'Angleterre, il comprit qu'elle n'aurait guère le loisir de s'occuper de la colonisation de ses iles américaines, et qu'il lui faudrait prendre patience jusqu'à la conclusion de la paix. Le retour de son île à la France et la longue attente dont il étail menacé eussent pu le détourner de la colonisation de la Tri.

(1) Saint-Laurent, Considérations sur l'établissement d'une colonie, etc., ms., 1777.

(2) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 80.

nidad, mais il n'en fut rien ; il semble, au contraire, que les accidents heureux ou malheureux qui venaient traverser son entreprise la lui rendaient encore plus chère. Il s'y attacha å un point tel que, sollicité d'accepter la place de juge sous la nouvelle administration française, place que son père et son grand-père avaient occupée sous l'ancienne, il la refusa en alléguant pour motif ses engagements à la Trinidad. Ce ne fut que sur les plus pressantes instances de l'amiral comte d'Estaing, le conquérant de l'ile, qu'il consentit enfin å en remplir la charge, mais pendant deux ans seulement, pour donner aux difficultés des premiers moments le temps de s'aplanir. A l'expiration de ce terme, nulle supplication ne put plus le retenir dans sa charge. Les colons anglais eux-mêmes se montrèrent si satisfaits de son administration de la justice que, pour le conserver, ils voulurent augmenter ses honoraires de la somme de onze mille dollars, qu'ils souscrivirent entre eux; mais il refusa. Comment l'intérêt eùt-il pu avoir plus de prise que les honneurs sur cet esprit d'élite (1) ?

Sur ces entrefaites, le gouverneur Don Manuel Falquez rendit le dernier soupir au Port-d'Espagne (11 juillet 1779), et, comme de coutume, les deux alcades en service ordinaire prirent le gouvernement de l'ile (2).

(1) Marquise de Charras, Naturalizacion, ms., 1787. (2) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813,

ms., p. 81.

CHAPITRE IX

CÉDULE ROYALE DE COLONISATION ET CODE NOIR

(1779-1784)

Gouverneurs de la période :

Don Martin de Salaverría.
Don Juan Francisco Machado.
Don Antonio Barreto,

Aussitôt libéré de ses fonctions de juge, Roume de Saint-Laurent se båta d'accourir à la Trinidad pour surveiller les travaux de sa propriété, et, de concert avec le gouverneur, chercher à activer la colonisation de l'île par tous les moyens possibles. Il était accompagné, cette fois, de plusieurs de ses compatriotes, parmi lesquels se trouvaient trois de ses amis intimes : MM. Dominique Dert, Étienne Noël et Picot de Lapérouse (1). C'est ce dernier qui établit la première sucrerie de l'ile sur le terrain qu'occupe aujourd'hui le cimetière du Port-d'Espagne; de lå le nom populaire de Lapérouse que ce cimetière conserve encore.

Comme il fallait s'y altendre, l'Espagne n'avait encore rien statué sur le mémoire du colonisateur, mais elle

(1) Free Mulatto, Address to Earl Bathurst, p. 8.

avait adopté des mesures administratives qui témoignaient de sa préoccupation des intérêts coloniaux de l'île; elle en avait dédoublé le gouvernement en y instituant deux gouverneurs, dont l'un entièrement civil et commercial, et l'autre purement militaire, le premier tout à fait indépendant du second et n'ayant, par conséquent, à s'occuper que de l'avancement de la colonisation de l'ile. A cette place supérieure elle avait nommé le sous-délégué de l'intendance de Caracas, Don Martin de Salaverria, ne laissant à Don Manuel Falquez que la sinécure du gouvernement militaire (13 avril 1779); mais, à l'arrivée de la dépêche, le 21 août de la même année (1), ce dernier étant mort depuis plus d'un mois, ce fut le commandant des troupes, Don Rafael Delgado, à qui échut ce gouvernement militaire. Le nouveau gouverneur civil et commercial était un homme affable et doux, en même temps que fort habile et dévoué à la prospérité de l'île (2) ; dans les entretiens qu'il eut avec Roume de Saint-Laurent, celui-ci n'eut pas de peine à le gagner à ses idées. La difficulté était de faire accepter ces idées par le gouvernement : métropolitain, et cette difficulté, aux yeux du gouverneur, était considérable. Pour la surmonter, il jugea le concours de l'intendant de Caracas indispensable, et il engagea le colonisateur à se rendre auprès de lui pour lui exposer son plan et le lui faire approuver. Mais comme démarche préliminaire, et pour mériter la con

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 81.

(2) Free Mulatto, Address to Earl Bathurst, p. 4.

fiance de ce haut fonctionnaire, il fut convenu que de Saint-Laurent se rendrait préalablement de sa personne dans les petites Antilles, dans le but d'y recruter des habitants pour la Trinidad. Conformément à cet arrangement, Philippe-Rose Roume de Saint-Laurent fut fait alcade de première élection pour l'année 1780, et en cette qualité autorisé par décret du gouverneur, du 29 avril de la même année, « å se transporter dans les îles françaises, pourvu d'une copie de la cédule royale de priviléges accordée par S. M., traduite en français et en anglais, à l'effet d'y inviter les habitants français et irlandais à s'établir å la Trinidad (1). »

A son retour de son voyage qui, sans avoir été d'une grande importance pour le pays, le dota néanmoins de quelques familles françaises de plus (2), le colonisateur eut le déboire de trouver en prison son ami Dominique Dert. Pendant son absence, M. Dert s'était occupé à fonder une caféière, limitrophe de la sucrerie de M. de Lapérouse, sur le site indiqué aujourd'hui par la rue qui porte son nom (Dert Street). Une nuit que ses jeunes plantations avaient été dévastées par un cheval apparterant au gouverneur militaire, il avait capturé ce cheval et n'avait voulu le rendre que moyennant indemnisation du dommage qu'il avait causé. Lå-dessus, refus de Don Rafael Delgado d'oblempérer à cette juste réclamation, persistance de M. Dert à maintenir la

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 82.

(2) Marquise de Charras, Naturalizacion, ms., 1787. Il en vint alors de la Dominique, de la Martinique, de Saint-Vincent et surtout de la Grenade.

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