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saisie de l'animal, et prise de corps lancée contre lui par le gouverneur militaire, en dépit des remontrances du gouverneur Don Martin de Salaverría. Roume de Saint-Laurent trouva l'indignation publique soulevée par cet acte arbitraire, et la colonisation de l'île, par conséquent, fort compromise. Par amitié pour M. Dert, autant que pour remédier à une situation aussi délicate sous tous les rapports, il prit l'affaire en main, mais sans succès; l'irascible et brutal militaire ne consentait à l'élargissement du prisonnier qu'à la condition qu'il lui sit ses très-humbles excuses, et le prisonnier, ne trouvant rien de répréhensible dans sa conduite, s'obslinait à refuser de se soumettre à cette humiliation. Parvenue à ce point, la difficulté ne pouvait être tranchée que par l'autorité supérieure du capitaine général de Caracas, et Roume de Saint-Laurent saisit cette occasion pour aller, d'après le conseil du gouverneur Salaverría, soumettre à l'intendant Don José de Abelos, son plan de colonisation, et tomber d'accord avec

lui (1).

Le colonisateur partit pour Caracas accompagné de ses amis, MM. Noël et de Lapérouse. Il n'eut aucune difficulté à obtenir pleine et entière justice du capitaine général; Don Rafael Delgado sut destitué et déclaré incapable d'occuper aucune autre place du gouvernement (2). Ce fut Don Juan Francisco Machado qui fut appelé à lui succéder, à la date du 31 mars 1781 (3).

(1) Free Mulatto, Address to Earl Bathurst, p. 4 et seq. (2) Id., ibid.

(3) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 84.

Avec l'intendant, le colonisateur eut un égal succès. Il y a, dit l'écrivain que nous suivons ici, une si grande force d'attraction dans la perspective de planter une colonie dans un désert, qu'il lui fut facile de communiquer son enthousiasme à un homme aussi bienveillant que l’était Don José de Abalos. Après lui avoir représenté, avec une éloquence facile, l'abandon dans lequel croupissait une île aussi importante que la Trinidad pour les armes et le commerce de l’Espagne, il lui dépeignit les privations et les dangers qu'avaient à subir les colons étrangers qui s'y établissaient, et lui exposa la nécessité de leur offrir des avantages en rapport avec leurs risques et périls. Ce n'était qu'à celte condition, ajoutait-il, qu'on pouvait espérer une prompte colonisation de l'ile. L'intendant, déjà gagné à ses idées, éludia son mémoire avec soin ; il fut frappé de la splendeur du projet, et promit de l'appuyer à la cour d'Espagne, de concert avec les deux gouverneurs, Falquez et Salaverría. Il y fit néanmoins deux objections de détail, auquel le colonisateur dut se soumettre pour obtenir le principal, à savoir : sur l'introduction des prêtres français, et sur l'égalité des avantages à accorder aux colons étrangers blancs et de couleur (1).

Roume de Saint-Laurent s'en revint à la Trinidad avec l'espoir que l'appui de l'intendant amènerait enfin

(1) Free Mulatto, Address to Earl Bathurst, p. 7. L'auteur, évidemment, intervertit le rôle des négociateurs relativement aux colons de couleur. Le mémoire de Roume de Saint-Laurent ne faisant aucune distinction entre ceux-ci et les blancs, il n'est que raisonnable de croire que la distinction introduite dans la cédule de colonisation émane de l'intendant.

l'acceptation du plan de colonisation qu'il avait conçu et exposé à la cour d'Espagne depuis quatre ans déjà. Il n'en fut rien pourtant, et après avoir attendu avec anxiété jusqu'à la fin de l'année, il se détermina, avec l'assentiment de Don José de Abalos, à se rendre en Espagne, pour s'entendre avec le ministre et stimuler son zèle colonial. Pour se procurer les fonds nécessaires pour un aussi long voyage, il ful forcé de faire argent de tout ce qu'il possédait et de laisser sa famille à la charge de sa mère ; aucune considération d'intérêt personnel ne pouvait faire obstacle à son dévoûment et à sa nouvelle patrie. Il fit d'abord un second voyage à Caracas pour obtenir de l'intendant des lettres de recommandation, et aussi des notes favorables à son projet ; puis il s'embarqua pour l'Europe au commencement de 1782 (1). Après un heureux voyage, il arriva en France et se dirigea sur Paris, pour soumettre son plan de colonisation à l'ambassadeur d'Espagne, et obtenir aussi son approbation et ses recommandations; le colonisateur, on le voit, ne négligeait aucun moyen d'assurer le succès de son entreprise. L'ambassadeur d'Espagne à cette époque était l'illustre comte d'Aranda, l'ancien ministre qui, en prévision de la prochaine indépendance des provinces de la Nouvelle-Angleterre et de l'influence révolutionnaire qu'exerçait cette indépendance sur les possessions espagnoles du Nouveau-Monde, avait conseillé à son souverain une politique libérale à leur égard. Il accueillit favorablement le projet de colonisation des îles espagnoles au moyen de l'élément

(1) Marquise de Charras, Naturalizacion, ms., 1787.

catholico-étranger, et accorda son appui au colonisateur. Il lui indiqua la ligne de conduite qu'il avait à suivre pour se concilier le ministre et faire agréer son plan avec la moindre perte de temps possible. Il poussa même la bienveillance, dit-on (1), jusqu'à l'engager å hâter ses démarches, parce qu'il savait que, dans le traité de paix qui devait se négocier prochainement, l'Angleterre se proposait de demander l'île de la Trinidad en échange de Gibraltar.

Muni de ces recommandations et de ces renseignements, Roume de Saint-Laurent se rendit à Madrid, et là il put obtenir un accès facile auprès du ministre, qu'il ne tarda pas å gagner à ses idées avec la même facilité que tous ceux à qui il les avait déjà soumises. Tous les avantages convenus entre l'intendant de Caracas et lui furent libéralement accordés à l'émigration catholico-étrangère, et celle surtout des colons français fut, comme de juste, particulièrement visée. Bientôt il ne resta plus que le travail de formuler en dispositions légales ces avantages; mais le ministre ne consentit å leur donner force de loi qu'à la conclusion de la paix. En attendant cette paix, qui se négociait alors à Versailles, le colonisateur s'occupa à établir des relations d'affaires entre l'Europe et la Trinidad. Dans ce but, il visita les principales places de commerce de France et d’Espagne, où il réussit à nouer des affaires pour le compte de plusieurs de ses amis de l'île. Partout il parla si favorablement des avantages commerciaux et agricoles du pays, qu'il persuada à plusieurs riches négociants euro

(1) De Léry, Mémoire sur l'ile de la Trinité, 1786, ms.

péens et autres d'y acquérir des terres (1). Enfin, la paix générale fut signée à Versailles le 3 septembre 1783, et, immédiatement après, la cour de Madrid se mit en devoir de faire les changements administratifs nécessaires à la nouvelle organisation coloniale de l'ile. Par décret ministériel parvenu à la date du 18 octobre de la même année, le gouverneur Don Martin de Salaverría fut promu à de nouvelles fonctions, et le gouverneur, Don Juan Francisco Machado, appelé provisoirement au gouvernement civil et militaire de l'ile, en attendant l'arrivée du capitaine de vaisseau Don José María Chacon, nommé capitaine général avec mission d'exécuter le plan de colonisation adopté par l’Espagne (2).

Ce fut le 24 novembre suivant que ce plan de colonisation, légalement formulé en cédule, fut revêtu du sceau royal au palais de San-Lorenzo. La cédule est précédée d'un préambule où il est dit que, dans les instructions données à la date du 3 septembre 1776 au capitaine Don Manuel Falquez lors de sa nomination au gouvernement de l'ile de la Trinidad de Barlovento, et dans la commission subséquemment délivrée à Don José de Abalos à son investiture de l'intendance générale de la province de Caracas, des règlements avaient été établis et des privilèges accordés pour l'avancement de la population et du commerce de l'île, mais que maintenant, sur la demande dudit intendant et les représentations

(1) Bryan Edwards, History of the B. W. Indies, t. IV, p. 299, art. Trinidad.

(2) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., p. 87.

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