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Domingue pour faire la chasse des beufs et des cochons sauvages, alors si abondants dans l'île, étaient appelés boucaniers, du nom des boucans ou ajoupas où-se fumaient et se préparaient les chairs et les cuirs de ces animaux. Leur origine remonte aux premières années du XVIIe siècle. Ils étaient alors en petit nombre; mais chaque année leur avait amené de nouvelles recrues. Ils n'avaient pour tout équipage qu'un fusil à long canon, un coutelas, des couteaux, une meute de chiens, et une petite tente de toile fine qu'ils portaient sur eux lorsqu'ils étaient en tournée de chasse. Leur habillement consistait en une chemise de grosse toile, un pantalon de la même étoffe serré à la ceinture par une courroie, de gros souliers portés sans chaussettes et un chapeau de paille à bords repliés, sauf sur le devant de la tête, pour servir de visière. N'ayant pas de femmes, ils s'associaient deux à deux pour remédier aux inconvénients de la vie solitaire. Les biens de chaque couple étaient en commun et revenaient de droit à celui qui survivait à l'autre. Entre eux les querelles étaient rares et se terminaient généralement à l'amiable ; elles ne se vidaient en duel que dans les cas graves où les voisins jugeaient toute réconciliation impossible. L'égalité la plus parfaite régnait parmi eux; ils navaient ni chefs, ni gouvernement. Telles étaient les meurs ultra-lacédémoniennes de ces premiers républicains du NouveauMonde. Comme toujours, les Espagnols établis dans l'autre partie de l'île s'étaient alarmés de leur voisinage et avaient cherché à les déloger ; mais toutes leurs attaques avaient été repoussées, et les boucaniers, malgré leurs efforts, avaient réussi à se maintenir dans l'ile.

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Usant de représailles, ils avaient à leur tour fait la guerre à ces incommodes voisins et, par des expéditions incessantes par terre et par mer, ravagé leurs campagnes et rançonné leurs villes (1).

Ces succès avaient produit le résultat ordinaire : la hardiesse des aventuriers s'en était considérablement accrue. Les plus intrépides d'entre eux avaient alors abandonné la chasse, devenue à la longue improductive, pour la course, et pour la faire, cette course, dans des conditions plus favorables, étaient allés s'établir à la Tortue vers 1630. En cette année, le désastre de Saint-Christophe leur avait procuré bon nombre de compagnons, tous ne respirant que vengeance contre les Espagnols. Ces hommes, dont la principale industrie était le pillage de leurs ennemis, s'appelaient friboutiers, nom corrompu plus tard en celui de flibustiers, et évidemment sorti de l'anglais free-boolers (2) ou francs-pillards. Se croyant investis de la mission providentielle de détruire la puissance de l'Espagne dans le Nouveau-Monde, ils s'étaient, selon la coutume mystique de l'époque, constitués en confrérie politico-religieuse sous le nom de Frères de lu côte. Pour se mettre en course, ils se formaient en associations dites matelotages. Ces associations n'avaient de durée que celle des expéditions qui leur avaient donné naissance ; elles ne

(1) Raynal, Histoire phil. et politique, t. IV, liv. x, p. 39

et seq.

(2) Les écrivains anglais ont eux-mêmes méconnu cette étymologie et corrompu, à leur tour, la corruption française de flibustier en filibuster. La dérivation du flamand vliboat est inacceptable.

comprenaient jamais que le nombre de frères strictement voulu pour monter les barques qui y étaient employées. A chaque nouvelle entreprise, de nouveaux matelotages s'établissaient. Entre eux, comme entre les boucaniers, régnait la plus parfaite égalité. L'autorité du chef qu'ils se donnaient à chaque expédition se bornait au commandement durant la campagne ; l'audace, l'énergie, la force et l'adresse étaient les seuls titres à son élection (1). Les plus célèbres de ces capilaines furent, parmi les Français, Montbars dit l’Exterminateur, Nau dit l'Olonais, Michel le Basque, Grammont et Montauban, et parmi les Anglais Morgan et Mansfield.

Le partage du butin se faisait au retour de chaque expédition. Avant d'y procéder, chacun levait la main en protestation contre lout détournement à son profit des valeurs appartenant à la masse. Si, par rare exception, il arrivait que l'un des hommes était convaincu d'avoir · frauduleusement distrait de cette masse le moindre objet tombé entre ses mains, ce frère infidèle était impitoyablement exclu du partage et écarté de tous les matelotages futurs. Toutes les parts étaient égales, et chacun n'avait droit qu'à une seule de ces parts, le capitaine tout aussi bien que les matelots ; cependant ce chef recevait d'ordinaire plusieurs parts, en témoignage de la satisfaction de son équipage. Les blessés étaient les premiers servis; indépendamment de leur part, il leur élait alloué : pour la perte du bras

(1) P. Labat, Voyage aux isles de l'Amérique, t. V, ch. iii, p. 64 et seg.

droit, six cents pièces de huit (dollars actuels) ou six esclaves ; pour celle du bras gauche, cinq cents pièces de huit ou cinq esclaves ; pour celle de la jambe droite, la même indemnité que pour le bras gauche; pour celle de la jambe gauche, quatre cents pièces de huit ou quatre esclaves ; et pour celle d'un vil ou d'un doigt de la main, cent pièces de huit ou un esclave (1). Sur la masse se prélevaient, avant tout : 1° le loyer des barques; 2les médicaments et les munitions de guerre et de bouche consommés pendant la campagne ; 3° les honoraires du chirurgien ; et 40 le salaire du charpentier qui avait radoubé et gréé les embarcations. Les mousses ne recevaient que demi-part. Le partage se faisait dans les termes de la plus stricte équité, sans faveur comme sans prévention ; lorsqu'il s'élevait le plus léger doute ou la moindre difficulté, le sort en décidait souverainement. Les morts avaient aussi leur part, et cette part était religieusement remise au camarade du défunt, comme héritier légitime. A défaut de camarade ou d'héritier naturel, cette part était distribuée aux pauvres, ou bien donnée au curé pour des messes à son intention. Le partage terminé, chacun se retirait chez soi avec une petite forlune; mais elle était dissipée aussi vite et avec autant d'insouciance qu'elle avait été gagnée. Imprévoyants comme les enfants, ces hommes se livraient alors å toutes sortes de profusions. Le viri, le jeu, les femmes dévoraient en peu de jours toutes leurs richesses, et

(1) On voit que la valeur d'un esclave, à cette époque, était de cent dollars. Il convient, toutefois, de faire observer que l'argent valait alors au moins deux fois plus que de nos jours.

bientôt après ils reprenaient la mer, ruinés et presque nus, mais plus audacieux et plus aventureux que jamais (1).

L'heureuse témérité des entreprises de ces flibustiers épouvanta l'Amérique et le monde. C'était dans des barques légères et par matelotages de trente å trentecing hommes qu'ils faisaient la course. Nuit et jour ils voguaient à la recherche d'un navire espagnol ; lorsqu'il s'en présentait un, ils en avaient le sang fouetté jusqu'au délire. Jamais ils ne délibéraient pour l'attaquer, quelle que fût sa force, et il était rare qu'il leur échappåt. Leur manière de combattre était de courir à l'abordage. Par celte manœuvre hardie, dont le premier avantage était de déconcerter l'ennemi, ils tiraient le profit de ne présenter à son artillerie que la moindre surface possible. La proue de leur barque, ainsi tournée vers lui, était toujours occupée par les plus habiles tireurs, dont le feu meurtrier était dirigé de manière à dégarnir les pièces de leurs artilleurs. Comme des tigres affamés, ils grimpaient alors sur les flancs du navire qu'ils envahissaient en désordre. Quand il y avait résistance, ils combattaient corps à corps et se faisaient tuer jusqu'au dernier plutôt que de lâcher prise ; mais il y avait capitulation le plus souvent, aussitôt qu'ils avaient réussi à monter sur le pont du navire ennemi. On dit que l'énergie des Espagnols était comme paralysée à la vue de ces démons de la mer, comme ils les appelaient. Après l'établissement des Anglais à la Jamaïque, en 1655, les flibustiers, devenus trop nombreux

(1) Esquemeling, Bucaniers of America, part. I, chap. v, p. 86 et seq.

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