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pour continuer à faire la course ensemble, se divisèrent. Les Français continuèrent à occuper SaintDomingue et la Tortue; les Anglais se retirèrent à la Barbade et à la Jamaïque, et les Hollandais dans les deux îles de Saint-Martin et de Saint-Eustache, et dans celle de Tabago, dont ils avaient repris possession en 1654. La conséquence de ce fractionnement fut une surexcitation d'émulation; ce fut alors qu'ils portèrent à qui mieux mieux les coups les plus cruels à l'Espagne. Ils ne se bornèrent plus à capturer sur des barques légères les galions chargés des richesses du Nouveau-Monde; ils poussèrent la témérité jusqu'à monter de gros navires qu'ils réunissaient en flottes, pour aller attaquer et rançonner les colonies les plus puissantes. C'est ainsi que, dans les cinquante années suivantes, ils portèrent la dévastation et le carnage sur tout le littoral de la mer des Antilles, du golfe du Mexique, de l'océan Atlantique, et même du Pacifique (1).

Tels furent les ennemis qui achevèrent la ruine du commerce espagnol dans le Nouveau-Monde, sous le règne de Charles II, le successeur de Philippe IV. Par leurs gigantesques efforts, la malheureuse Espagne est livrée à ses rivales d'Europe pieds et poings liés, sans marine, sans armée et sans argent. Elle perd successivement le Portugal, le Luxembourg, la Franche-Comté, le Roussillon, l'Inde orientale. Milan et les Flandres, dans l'Ancien-Monde; dans le Nouveau, le Brésil est

(1) P. Labat, Voyage aux isles de l'Amérique, t. V, chap. m, p. 60 et seq.

définitivement acquis aux Portugais; aux Français: la Louisiane, Cayenne, la moitié des îles de Saint-Christophe, de Saint-Domingue et de Saint-Martin, et en entier celles de la Tortue, de la Guadeloupe, de MarieGalante, de la Dominique, de la Martinique, de SainteLucie, de Saint-Vincent et de la Grenade; aux Anglais: la Nouvelle-Angleterre, l'autre moitié de l'île de SaintChristophe, celles de la Barbade, de la Jamaïque, d'Anguila et de la Barbuila, et les archipels desLucayes et des Bermudes; aux Hollandais enfin: l'autre moitié de l'île de Saint-Martin, celles de Saint-Eustache, de Saba et de Tabago, et les côtes de la Guyane depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu'au territoire de Cayenne. Après la ruine de l'Espagne, les flibustiers se disséminèrent dans les divers établissements de leur nationalité, et furent les principaux combattants dans les guerres incessantes que les colonies se firent entre elles jusqu'à la paix d'Utrecht, en 1713 (1).

Des hommes qui contribuèrent si grandement à opérer de tels changements dans la carte du monde ne sauraient être considérés comme de vulgaires pirates; ce serait étrangement méconnaître l'importance de leurs services. Il est vrai que, reniés de leurs pays, dont ils ne pouvaient que compromettre la politique lorsque la paix régnait en Europe, ils étaient dépourvus de lettres de marque; mais il n'est pas moins vrai que, fixés sur des territoires sujets aux coups de leur ennemi, et souvent attaqués par lui', ils s'étaient constitués en

(1) P. Labat, Voyage aux isles de l'Amérique, t. V, chap. m, p. 64 et seq.

puissance belligérante indépendante. Tout abandonnés qu'ils étaient d'ailleurs de leurs pays, ils y étaient fortement attachés, et comme ils ne laissaient pas que d'avoir conscience du bien qu'ils leur faisaient en ruinant l'Espagne de ses colonies, ils avaient noblement décidé de leur rendre ce service à leurs risques et périls. En les considérant à ce point de vue, le seul qui nous semble impartial, on ne saurait disconvenir qu'ils ne soient dignes de toute notre admiration. Leur entreprise dépasse en grandeur celle des Cortez et des Pizarro; ces héros, en effet, en s'attaquant avec une poignée d'hommes à des empires populeux, n'avaient affaire qu'à des peuples dépouillés de vêtements et mal armés, tandis que nos héroïques aventuriers, en nombre tout aussi réduit, et sans protection, sans argent et sans marine, ont eu l'audace de déclarer la guerre à la puissance européenne la plus formidable de leur temps. L'histoire n'offre pas d'exemple d'une lutte aussi disproportionnée. Elle fut sans doute sanglante, comme toutes les luttes inégales; mais elle obtint ce résultat prodigieux auquel les flottes combinées de la France, de l'Angleterre et de la Hollande n'avaient pu atteindre: la fondation définitive des colonies étrangères en Amérique et la ruine du commerce espagnol (1).

La Nouvelle-Andalousie, toute pauvre et dépeuplée qu'elle était, ne fut pas à l'abri des coups de ces rudes adversaires. Vers 1670 (2), les Hollandais de l'Essequibo équipent une flottille de pirogues, avec l'aide des Ca

(1) Raynal, Histoire phil. et politique, t. IV, liv. x, p. 83 et seq.

(2) Cette date est approximative.

raïbes et des Aruacas, et, remontant le cours de l'Orénoque, comme en 1579, s'en vont mettre de nouveau à sac et au pillage la malheureuse ville de Santo-Tomé. Les quelques familles qui s'y étaient établies ne purent leur opposer aucune résistance. A la suite de leur désastre, elles émigrèrent, les unes à Cumanâ, et les autres à Caracas. Le petit nombre de celles qui persistèrent à l'habiter y construisirent une redoute pour pouvoir se défendre en cas d'une nouvelle attaque; c'est ce premier ouvrage de défense que le gouverneur Don Carlos de Sucre convertit en forteresse dans les années 1734 et 1735, laquelle existe encore de nos jours (1).

Après leur facile victoire, les Hollandais descendent le fleuve par un des canos débouchant dans le golfe de Paria pour rançonner la Trinidad, à son tour. Trouvant désertes les cabanes de pêcheurs de Puerto-de-los-Hispanioles, dont les habitants avaient fui à leur aspect en emportant toutes leurs valeurs dans la forêt, ils remontent aussi le cours du Caroni, non loin des bords duquel ils savaient se trouver la capitale de l'île. Pendant le voyage, nulle ligure humaine ne se fait voir pour les inquiéter; ils arrivent à Porto-Grande sans coup férir. Sur le fortin, élevé à l'entrée du port pour sa défense, ils lancent quelques boulets, mais inutilement; il ne s'y trouve ni artilleurs, ni artillerie. Ils débarquent et marchent sur San-José de Oruna. Là aussi ils ne trouvent âme qui vive; partout le vide

(1) Fr. A. Caulin, Historia de la N.-Andalucia, liv. II, chap. Xii, p. 176.

s'était fait autour d'eux. La ville est mise au pillage; mais on n'y trouve ni un meuble, ni un ustensile de ménage, ni une marchandise, ni une valeur quelconque: avertis à temps, les Espagnols avaient tout enlevé, et tout avait été soigneusement caché dans la forêt. Les battues qu'ils font dans les campagnes environnantes n'obtiennent aucun succès ; ils y découvrent bien quelques rares conucos, mais sans aucun habitant, et sans aucune proie à enlever. De guerre lasse, ils reprennent enfin le chemin du port, et se rembarquent avec le regret d'avoir entrepris une expédition infructueuse (1). C'était à leur descente du Caroni que les Espagnols s'étaient arrangés pour tomber sur les assaillants; car, pendant cette incursion , on pense bien qu'ils ne s'étaient pas endormis. Aidés des Indiens, ils s'étaient occupés à couper leur ligne de retraite; de PortoGrande à l'embouchure de la rivière, ils avaient, de distance en distance, pratiqué des barrages au moyen de l'abattis de quelques-uns des arbres gigantesques qui en couvraient alors les bords. Au premier de ces barrages, la flottille hollandaise, pendant tout le temps qu'elle employa à s'y ouvrir un passage, eut à essuyer des nuées de flèches empoisonnées, et de vives décharges de mousqueterie de la part d'ennemis invisibles, cachés dans l'épaisseur de la forêt. Semblable accueil lui fut réservé à chacun de ces barrages, où l'ennemi avait eu le temps d'arriver avant elle, en évitant de suivre les sinuosités de la rivière. Quand, fatigués de recevoir des coups auxquels il leur était impossible de

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. I, chap. i, p. 15.

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