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mission de San-Francisco de los Arenales. Ces Indiens, d'un naturel inquiet, étaient probablement des Tamanaques. Déjà, en deux circonstances, ils avaient voulu attenter aux jours de leurs missionnaires: une première fois, en 1691, ils avaient comploté d'assassiner les révérends pères Estevan de San-Felice et Marco de Vique qui, avertis à temps, n'avaient dû leur salut qu'à leur fuite dans la forêt; et, une autre fois, ils avaient été sur le point de noyer le révérend père Gabriel de Barcelona, en lui faisant traverser la rivière de Caroni dans leur embarcation. Depuis longtemps ils avaient donc formé le projet de se révolter lorsque, dans les derniers jours de novembre 1699, arrivèrent successivement à la mission, alors présidée par le révérend père Estevan de San-Felice, le frère Ramon de Figuerola et le révérend père Marco de Vique. Celui-ci, ayant passé par San-José de Oruna, donna avis que le nouveau gouverneur, Don José de Leon y Echales, le successeur de Don Sebastian de Roseta, se rendrait le 1er décembre à la mission pour la visiter. Or, les Indiens savaient que ce gouverneur était sévère, et qu'il avait déjà châtié un de leurs piaches ou sorciers guérisseurs, de la mission de Naparima. Pris de peur, ils se déterminèrent à en finir une bonne fois avec tous les Espagnols qu'ils auraient sous la main. Le plan de la conspiration était de mettre à mort les religieux dans la matinée du 1er décembre, puis d'aller s'embusquer dans la forêt pour tomber à l'improviste sur le gouverneur et sa suite. Il fut exécuté de point en point (i).

(1) P. Balme, Definicion de laprovincia de Catuluna, notes Mis,

Dans cette mission il y avait alors une église nouvelle en construction, et le mardi 1" décembre 1699, jour de la visite du gouverneur, le révérend père Estevan de San-Felice avait, comme de coutume, appelé les Indiens au travail après la messe. Il n'en vint que deux; tous les autres se tinrent dans leurs cases et s'armèrent de leurs flèehes et de leurs casse-tête. Un charpentier espagnol, porte-bannière de l'église, nommé Toinas de Luna, présidait aux travaux de la construction nouvelle. Pour créer une querelle, les deux Indiens se mirent à exécuter de travers les ordres qui leur étaient donnés. Choqué de leur maladresse, le père Estevan eut l'imprudence de leur dire qu'il informerait le gouverneur de leur conduite pour les punir. A cette menace, un des Indiens lui assène sur la tête un coup violent de la bêche avec laquelle il travaille; au même instant l'autre Indien se jette sur le charpentier et le poignarde avec l'outil qu'il tient à la main. Tous doux poussent aussitôt leur cri de guerre, et tous les Indiens en armes se joignent à eux. Tout couvert de sang, le père Estevan se traîne à l'église et s'agenouille devant l'image de la Sainte-Vierge ; les Indiens le poursuivent jusque-là, et l'achèvent à coups de flèche et de cn«se-tête. Un autre groupe d'Indiens, au même instant, se porte vers un lieu écarté de la mission où le père Marco de Vique s'était retiré pour lire les heures canoniales, le crible de flèches et l'assomme à coups de casse-tête. En ce moment, le frère Ramon de Figuerola était occupé à préparer le repas des religieux; en apprenant leur mort, au lieu de chercher à fuir, il se saisit d'un crucifix, et, s'ngenouillant sur le seuil de la porte de la cuisine, se résigne à la mort, qu'il reçoit bientôt à coups de hache et de casse-tête. Les Espagnols ainsi massacrés, les Indiens leur attachèrent des cordes aux pieds, et, un par un, les traînèrent à un fossé creusé dans l'emplacement de la nouvelle église pour mettre en terre des pièces de bois; ils les y entassèrent tous quatre et les couvrirent d'un peu de terre (1).

A ce drame sanglant succéda une ignoble farce de dévastation et de profanation; les Indiens mirent à sac et au pillage l'église et le presbytère. Portes, fenêtres, autels, tout est abattu et mis en pièces. Les vêtements sacrés et les ornements de l'église, déchirés en lanières, sont convertis en guayucos pour couvrir leur nudité; le vin servant au sacrifice de la messe est bu, et les saintes huiles sont répandues par terre; les vases sacrés sont honteusement profanés et fracturés en petits morceaux pour leur servir d'ornements. Les statuettes du chœur de l'église, en bois colorié, l'Enfant-Jésus, la Sainte-Vierge et saint François d'Assise, le patron de la mission, sont transportées sur la place publique, et là, aux éclats de rire de la foule, mutilées de différentes manières indécentes (2). Leur soif de vengeance ainsi assouvie, les Indiens allèrent se mettre en embuscade dans la forêt, pour en finir avec le gouverneur et les Espagnols de sa suite.

Parti de la ville le 30 novembre, vers deux heures de l'après-midi, pour faire sa visite à la mission, Don José de Leon y Echales, accompagné du contador ou trésorier, Don Nicolas de Sales, de Yescribano ou greffier Don Mateo de Aponte, du barbier chirurgien José Morales et de deux soldats, arriva à la tombée du jour à Yencomienda d'Arauca, où il passa la nuit. Le jour suivant, 1er décembre, le gouverneur se mit en route pour la mission avec toute sa suite, augmentée du révérend père Dominicain frère Juan de Mosin Sotomayor, alors curé doctrinaire des encomiendas, et de deux des cucomendadores ou commandeurs, Luis et Aniseto Pacheco, en tout neuf Espagnols. Arrivé sur le bord du Caroni, il y trouva trois Indiens qui se présentèrent comme ayant été envoyés par les religieux de la mission pour lui faire passer la rivière et lui servir de guides. C'étaient les espions qui devaient le conduire à l'embuscade. N'ayant pas le moindre soupçon de la révolte de la mission, il se confia à eux, et lui et toute sa suite s'embarquèrent dans leurs pirogues, et passèrent sur l'autre rive de la rivière sans accident. Mais à mi-chemin de la forêt, ils furent assaillis tout à coup par les Indiens, qui les tuèrent tous à coups de flèches, à l'exception de l'un des deux encomendadores qui, quoique gravement blessé, réussit à se sauver et à se rendre à San-José de Oruña, où il porta la nouvelle de la catastrophe (I). Les Indiens, après avoir consommé dans la même journée ce second et plus considérable massacre, s'en retournèrent à la mission, qu'ils saccagèrent; puis ils se rendirent sur une montagne peu éloignée (algo distantc), probablement celle des Tamanaques, où ils tinrent conseil et se décidèrent à gagner le bord de la

(1) P. Balme, Definicion de la provineia de Cataluna, noies ms.

(2) M., ibid.

(1) P. Ralme, Defmicion de laprovincia de Cataluha, notes iris.

mer (1), sans doute dans l'espoir de réussira se sauver chez les Guaraunos du delia de l'Orénoque.

A la nouvelle de la révolte des Indiens de San-Francisco de los Arenales, la. ville entière se mit en armes, craignant un soulèvement général de l'île. Le cabildo, prenant en main le gouvernement, décida aussitôt de la marche d'un détachement pour surveiller les mouvements des révoltés. Le surlendemain de l'événement, 3 décembre, le maese de campo, Don Pedro de Fernandez de la Vega, se mit en route a la tête de quarante Espagnols et cent Indiens, et, après s'être assuré de la fuite des révoltés vers l'est, s'en revint pour protéger la ville contre les agresseurs qui se présenteraient. Le pays restant tranquille, le cabildo, peu après, envoya le capitaine Don Vicente avec un détachement de trente Espagnols et une centaine d'Indiens, à la poursuite des révoltés. Il les atteignit en chemin et les harcela pendant trois jours; mais, arrivés à la mer, les Indiens se jetèrent dans une lagune impraticable que borde la plage des Cocotiers, à la Bande de l'Est, et gagnèrent un îlot où ils se trouvèrent à l'abri de ses coups. Don Vicente, ne pouvant plus les atteindre, s'en retourna à San-José de Oruna. Ce fut le général indien, Antonio de la Cruz, qui entreprit de les déloger avec ses gens, et sous le commandement en chef de Don Diego Martinez (2). 1l fit le siège de leur îlot et ne tarda pas à les affamer. On vit alors avec horreur les malheureuses mères indiennes, aux seins taris par la faim, noyer

(1) Fr. M. de Anguiano, Vida de Fr. F. de Pamplona, liv. III, r.h. xxi, ms.'

(2) P. Balme, Definition de la provincia de Cataluna, notes ms,

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