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guerre du Palatinat, en 1690, le comte de Blénac, gouverneur général des îles françaises de l'Amérique, recevait de son gouvernement l'ordre d'attaquer les colonies voisines de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, et, dans le but de les frapper simultanément, décidait d'envoyer un de ses lieutenants tomber sur les Espagnols de la Trinidad, tandis que lui, en personne, irait fondre sur les Anglais de Saint-Christophe et les Hollandais de Saint-Eustache. Le commandant Le Vassor de la Touche, militaire éprouvé dans maints combats et renommé pour sa rare intrépidité, fut désigné comme chef de l'expédition contre lâ Trinidad. Il partit de la Martinique à la tête de deux cents hommes de milice, et vint débarquer dans l'ile à Porto-Grande, ce semble, comme les Hollandais, en 1670. Les Espagnols, cette fois, résistèrent à l'invasion ; ils se replièrent de poste en poste jusqu'à une place forte, probablement à SanJosé de Oruña, où ils s'arrêtèrent et se défendirent vaillamment. Vivement pressés par les ennemis, ils auraient néanmoins fini par succomber si un biscaïen n'était venu fracasser le genou au commandant français. Cet accident de guerre sauva la colonie naissante d'une ruine peut-être aussi complète que celle qu'elle avait subie, treize ans auparavant, de la part du marquis d'Angennes de Maintenon. A la vue de leur chef gravement blessé, et désormais incapable et de diriger l'expédition, et de combattre à leur tête, les Français battirent en retraite et se rembarquèrent sans être inquiétés (1).

(1) Sidney Daney, Histoire de la Martinique, t. II, part. V, ch. II, p. 266.

Cette résistance inaccoutumée de la Trinidad à l'invasion étrangère ne saurait s'expliquer par l'augmentation de sa population. A cette époque, en effet, les missions indiennes avaient à peine commencé à naître, et le pays était encore presque aussi dépeuplé qu'auparavant. A quoi donc attribuer non seulement l'audace, mais aussi la puissance de cette résistance ? Nous n'hésitons pas à croire qu'elles furent le fruit de la présence de troupes espagnoles dans la colonie. Vers ce tempslà, en effet, nous savons qu'un bâtiment de transport espagnol, chargé de troupes, a été jeté par les courants, · en entrant dans le golfe de Paria par la bouche du Serpent, sur un rocher élevé qui se trouve au milieu de la passe, et que, pour cette raison, on a nommé El Soldado ou le Soldat (1). Ces troupes ayant forcément séjourné à la Trinidad, il est vraisemblable qu'elles ont dû concourir à la défense de l'île. S'il en fut ainsi, la Providence a, cette fois, visiblement protégé la Trinidad.

(1) E.-L. Joseph, History of Trinidad, part. II, ch. Iv, p. 142. CHAPITRE IV

AVANCEMENT DE LA COLONISATION DE L'iLE

(1706-1727)

Gouverneurs de la période :

Don Felipe de Artieda.
Don Christóbal Felix de Guzman.
Don Pedro de Yarza.
Don Martin Perez de Anda y Salazar.

Avec la soumission des lndiens, l'agriculture s'étendit dans le pays et devint florissante. Le père Jésuite José Gumilla, qui visita l'île peu d'années (1732) après la période qu'embrasse le présent chapitre, rapporte que, indépendamment de ses cultures naissantes de canne à sucre et d'indigo, le maïs y était produit en si grande abondance, qu'il avait pris l'importance d'une denrée d'exportation ; il s'émerveille de la fertilité de ses terres et de la beauté de ses fruits, et il cite avec étonnement le raisin comme y mûrissant aussi bien qu'en Espagne (1).

Mais c'est du cacao qu'il produisait que le père Gumilla fait surtout éloge. « Il se récoltait en grande quantité, dit-il, et il était supérieur à celui de Caracas et des autres côtes par l'excellence de sa saveur; il était

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. I, chap. I, S II, p. 11.

en si grande faveur et tellement recherché, que les récoltes, pour se les assurer, étaient généralement achetées sur pied et payées longtemps avant qu'elles étaient faites (1). » Il ne mentionne pas le prix qu'on en obtenait; mais comme celui de Caracas valait alors quatrevingts dollars par fanega de cent dix livres (2), on peut raisonnablement croire qu'il se vendait au moins le même prix. Il se tait également sur le chiffre de la production ; mais, si peu considérable qu'on puisse la supposer à cette époque si rapprochée de l'introduction de cette culture, il est certain que sa haute valeur commerciale, au sein d'une population évidemment fort limitée encore, devait répandre un grand bien-être. La variété si savoureuse qu'on y cultivait était celle désignée sous le nom de cacao criollo ou créole ; c'est le C. Guianensis des botanistes, parce qu'on le croit originaire de la Guyane. Il a été appelé créole, c'est-àdire produit du sol, par opposition au cacao forastero ou étranger, venu du Brésil. Ce dernier est le C. Brasiliensis des botanistes; il est très-inférieur au premier, mais il est néanmoins recherché de nos jours, parce qu'il se prête admirablement aux adultérations, à cause de l'âcreté de sa saveur et de la rudesse pénétrante de SOIl dl'OIIl6 . Comme dans toute colonie naissante où se développe l'agriculture, le principal obstacle qu'il y avait alors à surmonter était la pénurie de laboureurs. Il est vrai que l'Espagne, à cette époque, habilement gouvernée

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. I, chap. I, $ II, p. 11, (2) Codazzi, Geografia de Venezuela, p. 125.

par Philippe V, le successeur de Charles II, prenait à cœur de relever ses colonies du Nouveau Monde de leur long état de stagnation par des dégrèvements d'impôts, des avances d'instruments de labour et des importations d'esclaves noirs ; dès le 27 août 1701, nous trouvons un asiento (1) ou ferme entre les rois de France et d'Espagne et le sieur du Casse (ès-nom de la Compagnie royale de Guinée), pour fourniture de nègres aux Indes espagnoles, à raison de quatre mille huit cents par an. pendant dix ans. Ce dernier secours surtout dut être le bienvenu à la Trinidad ; mais il y a apparence qu'il fut insuffisant pour ses besoins toujours croissants. Nous voyons, en effet, ses habitants commencer à se plaindre de l'accaparement des Indiens pour les missions seules, tandis qu'ils pouvaient être si utilement employés sur leurs plantations. Aussitôt que se produisit la révolte de la mission de San-Francisco de los Arenales, ils s'empressèrent de s'en servir comme preuve évidente du mal résultant du maintien trop prolongé de ces missions. Dans la requête qu'ils adressèrent au gouverneur, Don Felipe de Artieda, le successeur de Don Francisco Ruiz de Aguirre, pour lui signaler le tort produit à l'avancement de la culture par les missions indiennes, et le supplier de contraindre les pères Capucins à leur permettre d'employer leurs néophytes comme peones ou journaliers, ils allèguent les motifs suivants : qu'un grand assemblage de peuple sur un seul point du sol ne peut être qu'une cause d'oisiveté ; que cette

(1) L'asiento est le marché qui se conclut entre deux nations pour fournitures à faire à la marine, à l'armée, aux colonies, etc., de l'une de ces deux nations par l'autre.

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