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rope (1) (familias islenas), pour les accompagner à la Guyane et les protéger contre les Indiens hostiles de cette province. A cette nouvelle exigence, le gouverneur refusa encore d'obtempérer, et, décidé à exécuter les ordres du roi, fit signifier aux pères Capucins qu'ils eussent à se transporter sans retard sur le continent; mais les religieux, non moins déterminés à chercher par tous les moyens possibles à obtenir la révocation de l'ordre royal, s'embarquèrent furtivement pour l'Europe sur un de ces navires français faisant alors le commerce de conlrebande sur les côtes du golfe de Paria (2). Ainsi se termina, à la Trinidad, après une durée de vingt-un ans, la période des missions proprement dites.

Le chroniqueur qui nous a fourni les détails précédents ajoute que, à la suite du départ des religieux, les missions furent fort négligées; sous le rapport spirituel, la colonie ne possédait pas de prêtres en nombre suffisant pour leur service; que le gouverneur (il y a apparence que ce fut Don Christôbal Felix de Guzman, le successeur de Don Felipe de Artieda) s'adressa à l'évêque métropolitain de Porto-Rico, Don Fr. Pedro de la Concepcion, pour en obtenir, mais qu'il n'en reçut qu'un seul, et que ce seul prêtre, un séculier qu'il ne nomme pas, eut à sa charge le service des quatre missions de Monserrate, Savaneta, Savana-Grande et Naparima; que, malgré tout son zèle, il ne put

(1) Les Espagnols de ces îles méridionales étaient plus aptes que les autres à supporter le climat de la zone torride.

(2) Blanco, Documentos p" la historia del Libertador, t. I, § Cxlv, p. 422.

suffire à cette tâche excessive, et qu'il lui arriva même de se casser la jambe en tombant de cheval, à cause du mauvais état des chemins reliant ces différentes missions entre elles (1). Mais ce chroniqueur, si prolixe à l'égard des missions, garde malheureusement le silence sur les progrès de la colonisation de l'île à la suite de la transformation de ces missions. Ces progrès furent pourtant considérables; quelques faits épars, qui nous ont été conservés, nous permettent d'apprécier les résultats avantageux du travail libre des Indiens, et viennent corroborer le témoignage déjà cité du père Gumilla.

Un de ces faits, c'est le pillage en rade du Portd'Espagne (nom moderne par lequel nous désignerons désormais Puerto-de-los-Hispanioles), en 1716, d'un brick espagnol chargé de cacao pour le port de Cadix, en Espagne, par le fameux pirate anglais Edward Tench, surnommé Black-Bcard ou Barbe-Noire; cet événement atteste que la Trinidad, huit ans après le départ des pères Capucins, produisait assez de cacao pour en fournir des chargements entiers à sa métropole (2). Un autre fait non moins caractéristique de l'importance agricole acquise par la colonie à cette époque, c'est l'établissement d'une colonie française, en 1717, tout au fond du golfe de Paria, sur un des caños du Guarapiche, lequel porte encore aujourd'hui, pour cette raison, le nom de cano Francés ou Français. L'excellence du cacao trinidadien avait éveillé, parait-il, l'attention

(1) Blanco, Documentos p" la historia dcl Libevtadov, t. I, § cxi.in, p. 422.

(2) E.-L. Joseph, History of Trinidad, part. II, ch. v, p. 143.

des colons des îles françaises, tt ils avaient voulu s'adonner, eux aussi, à la culture si rémunérative de la précieuse denrée; mais leurs terres sèches et fortes s'y étaient mal prêtées, et ils s'étaient décidés à aller en former des plantations sur les terrains fertiles du continent opposés à la Trinidad, terrains qu'ils connaissaient pour les avoir souvent visités dans le cours de leur commerce illicite. Déjà ils avaient l'espoir d'obtenir des produits qui pourraient rivaliser avec ceux de notre île, lorsque l'hostilité des Espagnols vint faire échouer leur entreprise; à la nouvelle de l'établissement d'une colonie étrangère sur son territoire, le gouverneur de Cumané, Don José Carreno, avec l'aide de son collègue, le gouverneur de la Marguerite, put lever une troupe armée assez considérable pour aller déloger les Français du territoire qu'ils avaient usurpé (I). Enfin, un dernier fait survenu en 1719, onze ans seulement après la transformation des missions, et qui accuse un degré avancé de colonisation, c'est l'équipement et l'armement, à la Trinidad, d'un navire de guerre, lequel aurait attaqué et capturé deux frégates anglaises, le Kingstown et le Scarborough, dans les eaux de la Jamaïque (2).

Le grand obstacle à la colonisation des provinces espagnoles du Nouveau-Monde, le manque de bras, avait donc été heureusement surmonté dans cette Ile par le travail libre des Indiens, et, après tout un siècle de longue et pénible langueur, nous avons enfin la satis

(1) Fr. A. Caulin, Historia de la N.-Andalucia, liv. III, ch. Xxii, p. 287.

(2) Dessalles, Histoire générale des Antilles, t. IV, ch. iv, p. 62.

faction de voir la colonie prendre l'essor et s'élever, en peu d'années, au rang des plus privilégiées de ses voisines. Ce commencement de développement dé nos richesses, nous en sommes redevables, sans doute, à l'énergie des colons et à l'habileté des gouverneurs de cette époque, mais surtout et avant tout, ne l'oublions pas, au zèle de nos missionnaires Capucins catalans, car c'est au prix des plus rudes épreuves, au prix même de leur sang généreux, que la soumission de ces Indiens nous a été acquise. Ils furent les pionniers de la colonisation de notre pays, et, à ce titre, ils sont dignes de toute notre reconnaissance. Leur résistance au vœu du gouverneur et des planteurs ne saurait affaiblir et encore moins effacer leurs services; cette résistance, d'ailleurs, ne trouve-t-elle pas son explication naturelle, non dans l'avidité du gain que les écrivains du dernier siècle ont si souvent reprochée aux moines d'Amérique, mais dans une sollicitude, exagérée sans doute, mais bien réelle, pour leurs néophytes? Gardons-nous donc d'accepter le rôle odieux et ingrat de dénigreurs de nos bienfaiteurs, et bénissons la mémoire de ces intrépides missionnaires qui, au péril de leur vie, ont su trouver le moyen de gagner à la civilisation ces Indiens rebelles que les armes des conquis-, tadores n'avaient pu réussir à subjuguer.

A la Guyane, les missions n'avaient pas produit un aussi heureux résultat qu'à la Trinidad. Depuis la dernière incursion des Hollandais, en 1670, Santo-ïomé de Guayana ne s'était pas relevé de ses ruines; la ville comptait à peine une douzaine d'Espagnols retranchés dans le fortin qu'ils y avaient élevé. Mais cette place peu redoutable, et souvent mise en péril par les attaques des Indiens hostiles, ne pouvait offrir une protection suffisante aux missionnaires. Ceux-ci, ne se voyant pas en sûreté dans les trois missions qu'ils avaient fondées dans les environs, les avaient abandonnées à la nouvelle du départ prochain de leurs confrères de la Trinidad, et s'étaient réunis à eux pour s'embarquer ensemble. La mission entière avait ainsi fait voile pour l'Espagne à bord du navire français. A l'arrivée des missionnaires dans la Péninsule, le commissaire général de l'ordre avait sollicité pendant de longues années, mais en vain, leur réintégration à la Trinidad. De guerre lasse, enfin, il avait pris le parti de se désintétéresser de l'île pour ne plus s'occuper que de la malheureuse province de la Guyane, dont le triste abandon réclamait avec tant d'urgence les services de ses religieux. Pour cet objet, la cour lui avait accordé le support d'une trentaine de familles des îles Canaries, et le secours d'une somme d'argent à percevoir du trésor royal de Santa-Fé de Bogota, comme frais d'installation à la Guyane. Un temps précieux avait été bien inutilement perdu à cause de toutes ces démarches et négociations, et ce n'avait été qu'en 1717, après neuf années de complet abandon, qu'une nouvelle mission des pères Capucins catalans avait pu être dirigée sur la province. Embarquée sur la flotte de l'amiral Serrano, alors en partance pour le Nouveau-Monde, elle était arrivée à bon port à Porto-Rico, puis, après transbordement, à la Trinidad. Comme les précédentes, cette mission se composait, ce semble, d'une douzaine de religieux ; elle avait pour préfet et supérieur le révérend père frère

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