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pu être que parce que ses arbres étaient encore dans leur période de croissance, ou bien encore parce qu'elle était plantée de cacao forastero. Tout désavantageux que soit le climat de la Trinidad au cacao créole, nous croyons qu'il pourrait néanmoins continuer à y être cultivé avec avantage, en le soumettant au régime de la vigne de France, c'est-à-dire en divisant les cacaoyères comme les vignobles en vingt, vingt-cinq ou trente soles de rotation, dont l'une serait replantée chaque année, à tour de rôle; de cette manière, les arbres ne vieilliraient jamais outre mesure, et les récoltes se maintiendraient toujours au même niveau.

Mais si les appréciations ont été divergentes sur la cause du mal, elles ne se sont, hélas ! que trop accordées sur l'étendue de ses effets désastreux. La ruine complète du pays en fut la conséquence ; la perte de sa grande denrée d'exportation amena naturellement celle de son commerce, et toutes ses sources de revenu se trouvèrent taries à la fois. Le récit qui nous a été conservé de la débâcle générale est effrayant à lire. On a vu que le cacao trinidadien était d'un telle excellence, que les récoltes en étaient achetées sur pied et payées d'avance, ainsi que l'usage en est établi de nos jours en Europe pour nos vins supérieurs. Ces paiements se calculaient nécessairement sur une estimation approximative des récoltes, estimation basée sur l'importance de la floraison et de la fructification. Or, on sait combien sont incertains de semblables calculs; en général, les promesses des arbres fruitiers sont trompeuses, et celles en particulier de nos cacaoyers, épuisés déjà par des conditions climatériques contraires, ne pouvaient

être que chimériques. Chaque récolte, trompant les espérances des planteurs aussi bien que des commerçants, s'était soldée par un déficit, et ces déficits accumulés avaient considérablement endetté les planteurs. Ainsi obérés de plus en plus chaque année, ils avaient fini par se trouver dans l'impossibilité d'acquitter l'impôt, et le percepteur des dîmes s'était vu forcé de leur accorder des délais de complaisance parfaitement illégaux, Tous les coffres étaient donc vides lorsque les cacaoyères cessèrent de produire, aussi bien celui du gouvernement que ceux des particuliers, planteurs et commerçants ; aussi la situation ne put-elle se liquider que par une banqueroute générale. Ce fut le pauvre percepteur qui ouvrit la marche, puis ce furent les planteurs qui le suivirent, puis, enfin, les créanciers de ces planteurs et les commerçants (1). La base de la fortune publique venant à manquer, tout l'édifice croula à la fois.

Voici maintenant le sombre tableau qui nous est présenté de la misère du pays à la suite de la catastrophe. Le recensement de la population, en 1733, six ans après, ne porte qu'à cent soixante-deux le nombre des habitants adultes de la colonie, chiffre qui, pour un pays à esclavage, où les enfants sont en petit nombre, ne peut donner qu'une population totale de deux cents âmes au plus, les Indiens des missions et autres non compris, puisqu'ils sont exclus du recensement. De ces adultes, vingt-huit seulement étaient blancs (2), ce qui suppose une dizaine de familles blanches et une cin

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. I, ch. 1, § 11, p. 13 et seq. (2) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813,

ms., pp. 1-24.

quantaine de blancs, en hommes, femmes et enfants, pour environ cent cinquante noirs, mulâtres et métis, esclaves et libres. Ce fut à ce chiffre insignifiant que se trouva réduite la population d'une colonie naguère en pleine voie de prospérité; comme d'une terre désormais réprouvée, les Espagnols s'en étaient éloignés pour aller s'étallir sous le ciel plus propice du continent voisin, accompagnés de leurs esclaves et pourvus de l'argenterie, des bijoux et autres objets précieux qu'ils avaient pu sauver du naufrage de leur fortune. Le petit nombre de ceux qui, par leur misère, ne purent le déserter se trouvèrent dans l'obligation de cultiver des conucos de leurs propres mains pour se procurer le pain et les légumes nécessaires à leur alimentation. Le pays était vite redevenu un vaste désert; la luxuriante végétation des tropiques n'avait pas tardé à envahir les plantations abandonnées, et les cacaoyers étouffés à céder leur place aux plantes indigènes. A l'exception de quelques fonctionnaires et ecclésiastiques, San-José de Oruña ne comptait plus d'habitants, et ses maisons désertes et tombant en ruine lui donnaient l'aspect d'une ville détruite par un cataclysme (1). Les revenus publics ne s'élevérent plus qu'à la somme dérisoire de deux cent trente-un dollars, dont cent vingt-cinq étaient affectés à la solde de la garnison du fortin de PortoGrande; les cent six dollars restants étaient même insuffisants pour la réparation des édifices publics. En 1733, en effet, cet excédant ne suffisant pas aux réparations, et le cabildo ayant été forcé d'imposer une légère taxe

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. I, ch. 1, § 11, p. 13 et seq.

municipale « à chacun selon ses moyens, » pour renouveler la couverture du toit de la salle de ses séances en feuilles de palmier, nous trouvons une pétition des habitants au souverain pour lui demander la grâce d'être exempts de violence en cas qu'il ne leur serait pas possible de satisfaire le percepteur pour les impôts royaux (1). Réduite à ce degré d'abaissement, la colonie était impuissante à payer les frais de son administration, et ses fonctionnaires n'étaient plus rétribués que par le trésor royal de Cumaná. Telle était l'excessive misère du pays. Quelle leçon pour les colonies dont la fortune ne repose que sur un seul produit !

Une si grande misère ne pouvait manquer de faire revivre le mirage tentateur du Dorado. Celui qui, à cette époque, entreprit de le découvrir fut notre gouverneur, le lieutenant de vaisseau capitaine des gardesmarines Don Agustin de Arredondo, le successeur de Don Martin Perez de Anda y Salazar. Séduit par les récits merveilleux de Don Juan Gonzales Navarro, le fils du gouverneur de l'ile de la Marguerite, lequel prétendait avoir reçu des notions certaines concernant l'exislence de cette contrée paradisiaque sur les bords du Rio-Guaviare, un des affluents de l’Orénoque, il se décida à y envoyer à ses frais une expedition sous la conduite de celui qui lui en avait fourni l'idée. Don Juan Gonzales Navarro, accompagné de quelques Indiens sur la fidélité desquels il pouvait compter, s'embarqua

(1) Meany, Abstract of the minutes of Cabildo, 1733-1813, ms., pp. 1-24.

sur une grande pirogue à la Trinidad, en 1728, mis å la mode caraïbe, et n'ayant pour tout accoutrement que le guayuco et l'onction de roucou sur la peau. Il remonta l'Orénoque jusqu'au confluent des deux rivières, et, pénétrant dans le Guaviare, en explora minutieusement les deux rives. Dans le cours de ses explorations, il courut les plus grands dangers, et éprouva des fatigues et des privations inouïes, sans obtenir, est-il besoin de le dire ? aucun résultat satisfaisant. Désabusé enfin de son rêve trompeur, il s'en revint à la Trinidad après une absence de quatorze mois. La relation de celte expédition, la plus importante des dernières entreprises à la recherche du Dorado, ne nous est pas connue; mais le père Gumilla, qui l'a eue entre les mains, en parle avec détails. Elle traite d'abord de la géographie de la contrée visitée par Don Juan Gonzales Navarro, contrée située à plus de six cents milles à l'intérieur du continent, et jusqu'alors inconnue, puis des mœurs et coutumes de ses naturels. Le trait le plus, saillant de ces maurs, c'est la facilité avec laquelle les Indiens cédaient leurs filles aux Caraïbes qui vont trafiquer avec eux ; le plus petit outil de fer, le moindre collier de verroterie était le prix ordinaire d'une Indienne, et c'est sans égard pour sa tendre jeunesse comme pitié pour ses larmes qu'elle était livrée à l'acheleur (1).

Peu de temps après l'insuccès de son expédition à la recherche du Dorado, en 1730, le gouverneur Don

sans

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. II, ch. viii, p. 75 et seq.

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