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Agustin de Arredondo se retira du gouvernement de l'île, qu'il confia par intérim au colonel Don Bartolomé de Aldunate y Rada. Ce dernier exerça le commandement pendant trois ans et mourut en 1733 à San-José de Oruiia, où il reçut la sépulture. Ce fut sous son administration que la Trinidad parvint à l'extrême limite de sa décadence; aussi ne trouvons-nous rien à signaler pendant cette période, sinon deux faits naturels rapportés par le père Gumilla. L'un est un affaissement de terrain survenu sur le bord du chemin conduisant aux missions, lequel aurait donné naissance à un étang d'asphalte, à la grande terreur des habitants d'alentour (1). Cet événement viendrait confirmer l'opinion émise sur la formation de notre lac d'asphalte de la Brea, opinion d'après laquelle une dépression du sol aurait servi de cuvette de réception à la substance exsudant des terrains environnants (2). L'autre, c'est l'arrivée en détresse, au mois de décembre 1731, d'un petit bateau des îles Canaries, chargé de vin de Ténériffe. Surpris par une furieuse bourrasque, en se rendant d'une île à l'autre, il avait été désemparé et rejeté en pleine mer où, poussé par les vents alizés et le grand courant équatorial, il était venu aborder à notre île sur sa côte orientale. Le voyage, on le pense bien, avait été long; les provisions avaient été vite épuisées, et l'équipage et le capitaine, pendant plusieurs semaines, n'avaient eu pour tout aliment que le vin de la cargaison. L'émaciation des hommes, mieux encore que

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. I, rh. I, § n, p. 15.

(2) Wall et Sawkins, Geology of Trinidad, sect. III, p. 94 et seq., et Appendice, p. 134 et seq.

les papiers du bord, témoignait de la vérité de leur récit (1). Ce voyage d'accident vient soutenir l'opinion de ceux qui pensent que le grand cocal ou champ de cocotiers, à la Bande de l'Est, est dû au naufrage de quelque navire de la côte d'Afrique dont le chargement de noix de coco serait venu s'échouer sur notre plage; il fournit surtout aux anthropologistes unigénistes une preuve récente et éclatante de la manière dont le Nouveau-Monde aurait reçu ses premiers habitants.

Un autre événement de la même période, c'est le martyre, en 1733, au caflo d'Aquire du delta de l'Orénoque, de l'évêque français M«r Nicolas-Gervais de Labride et de ses deux chapelains. L'année précédente, le prélat, alors chanoine de la cathédrale de Lyon, en France, et trois autres chanoines français de la même église, se sentant pris d'une sainte ardeur pour la conversion des infidèles, étaient allés ensemble à Rome se jeter aux pieds du pape Benoît XIII, pour le supplier d'utiliser une vocation invincible au service de l'Église. Le Saint-Père fut profondément touché de l'esprit d'abnégation avec lequel ils demandaient de consacrer leur vie à un ministère si plein de fatigues et de dangers, et se rendant à leurs voeux, les sacra tous quatre évêques des quatre parties du monde. Il désigna M«r de Labride pour évangéliser le continent occidental dans la partie que baigne l'Orénoque. Sans attendre ni sa bulle d'intronisation, ni le fiât de la cour d'Espagne, le saint prélat avait alors quitté la ville éternelle, et accompagné

(i) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. II, ch. vi, p. 42 et seq.

de deux chapelains, s'était embarqué pour le NouveauMonde. Arrivé dans une des îles françaises de l'archipel, et pressé de s'approcher des lieux destinés à l'exercice de son ministère, il avait gagné la Trinidad, où il avait été reçu par le gouverneur avec tous les égards dus à sa dignité, et de là s'était dirigé sur Cayenne pour y attendre ses papiers. A la vue du delta de l'Orénoque, qu'il avait à longer pour se rendre à sa destination, son zèle apostolique s'était réveillé avec tant d'ardeur, qu'il n'avait pu résister au désir de commencer aussitôt ses travaux évangéliques, et il s'était fait débarquer sur le rivage du cafio d'Aquire où, pour attirer les naturels, il s'était mis à leur prodiguer les présents d'usage de couteaux, grelots et verroteries. Par ce moyen, il se vit promptement entouré d'une foule d'Indiens, à la conversion desquels il travailla pendant plusieurs jours avec un grand succès apparent. Mais les Indiens ne l'écoutèrent qu'avec dissimulation; dès qu'ils s'aperçurent que la provision de bibelots avait été épuisée, ils voulurent s'en débarrasser. Un jour ils envahirent sa demeure en foule, mirent à mort ses deux chapelains et ses serviteurs accourus au devant d'eux, et, pénétrant jusqu'à lui, l'assaillirent à coups de casse-tête, pendant que lui, agenouillé et le crucifix à la main, offrait sa vie à Dieu pour le salut de ses bourreaux. Les corps des trois martyrs furent recueillis et transportés a San-José de Orufia. Ils reçurent la sépulture au chœur de la cathédrale, le prélat dans un sarcophage de pierre du côté de l'évangile, et les deux chapelains dans un autre sarcophage de pierre du côté de l'épitre, les deux sarcophages portant inscriptions et épitaphes (1). Ces vénérables reliques seraient sans doute retrouvées en pratiquant des fouilles au chœur de l'église actuelle, bâtie, nous l'avons déjà dit, sur l'emplacement de l'ancienne.

A la mort de Don Bartolomé de Aldunate y Rada, le gouverneur titulaire, Don Agustin de Arredondo, étant toujours absent, le gouvernement intérimaire de l'île échut aui deux alcades Don José Orbay et Don Pedro Ximenes. Indépendamment de ces alcades en ordinario ou de service ordinaire, dits de première et de seconde élection, le cabildo en institua alors un troisième, dit de la Santa-Hermandad, et présidant aux affaires ecclésiastiques; il se composa des trois alcades, de trois regidores ou officiers municipaux, et d'un cuadrillero ou chef de police (2). Tels étaient les seuls fonctionnaires de l'île à cette époque d'abandon et de misère. Depuis deux ans, par cédule royale de 1731, la,province de Caracas, avec adjonction de celles de Guayana, Cumanâ, Barcelona, Carabobo, Barquisimeto et Coro, avait été érigée en capitainie générale (3), et le gouvernement de la Nouvelle-Andalousie avait en conséquence cessé d'exister. La Trinidad, trop déchue apparemment, ne fît pas partie de ce nouveau gouvernement; elle lui fut seulement adjointe en matière financière en 1731, et elle continua à relever de l'audience royale de Santé-Fé de Bogota pour toutes les autres branches

(1) P. Gumilla, Orinoco ilustrado, t. II, ch. ix, p. 86 et seq.

(2) Meany, Abstract of the minutes of Cabilda, 1733-1813, ms., pp. 1-24.

(3) Blanco, Documentes pa la historia del Liberiador, t. I, n° 74, § v, p. 53.

de son administration (1). Bien que partiel, ce changement lui était profitable par le rapprochement considérable des distances; nous verrons se multiplier de plus en plus, par la suite, ces nouveaux liens d'attache, si avantageux à l'île.

On voit que la Guyane, par ce nouvel arrangement, était désormais séparée de la Trinidad; cependant, par raison de la proximité des territoires sans doute, elle continuera à en relever encore sous quelques rapports administratifs peu importants jusqu'en 1762(2), époque à laquelle elle en sera complètement détachée et commencera à vivre de sa propre vie. C'était justice à rendre à cette belle et vaste province, jusqu'alors si négligée, que de rompre les liens qui l'attachaient une petite île alors par trop déchue elle-même pour lui être d'aucun secours. Le premier soin que le nouveau gouvernement donna à son avancement fut de placer les missions de son territoire sous le contrôle des gouverneurs de Cumanâ; un appui sérieux avait seul manqué jusqu'ici à ces missions pour prospérer, et cet appui, Cumanâ, désormais fortement colonisé par les siennes, était en état de le lui offrir. Les circonstances, d'ailleurs, prêtaient admirablement, en ce moment, à son développement: les pères Capucins catalans avaient repris possession de leurs missions du Caroni et ne demandaient qu'à s'étendre; les pères Observantins des deux provinces de Barcelone et de Cumanâ se trouvaient

(1) Blanco, Docutnèntos p" la historia del Libertador, t. I, no 74, § v, p. 53.

(2) Fr. A. Caulin, Historia de la N.-Andalucia, liv. III. ch. xxxi, p. 347, note.

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