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vingt-neuf consonnes. Quant au style ’ figuré que Rousseau admire dans les écrivains orientaux , et dont il se sert pour prouver que les langues du midi ont dû leur naissance aux passions , il me suffira de rappeler que les anciennes langues du nord étoient pleines dïmages , et e ne citerai quéles Poèmes a"Ossian qui sont connus de tout le monde.

Avant de discuter , avec soin , toutes les parties de ce système idéal , ’aurois pu facilement n’en point admettre la base. En effet, il est fondé sur 1’opinion toujours soutenue par le philosophe de Genève , que l’homme n’est pas né pour être en société; qu’il a existé une époque où il vivoit dans l'isolement, et qu’en-se rapprochant de ses semblables, en se donnant un gouvernement , il a fait un contrat où il a conservé ce que Rousseau appelle ses droits naturels; hypothèse dangereuse en politique, susceptible des plus funestes interprétations , et qui peut donner_lieu à. d’horribles bouleversemens. Depuis long-temps les bons esprits ont rejeté cette supposition absurde , et se sont ‘accordés à reconnoître que l’homme est un être sociable , et qu’il n’a jamais pu vivre qu’en société. Il m’auroit donc suffi de nier la probabilité de l’hypothèse ; mais j’ai voulu prouver qu’en accordant, pour

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quelques instans, à Rousseau, le principe d'où il tire ses conséquences, il étoit possible de les combattre, et de montrer, qu'avec l'imagination la plus vaste, le plus grand talent pour la dialectique, on ne peut s'empêcher de s'égarer lorsqu'on abandonne tous les sentiers battus, pour se précipiter dans le vague des théories.

Comme les ouvrages de Rousseau sont plus généralement lus que les livres moins bien écrits de Condorcet et de Condillac, j'ai cru devoir examiner son système, préférablement à ceux de ces deux philosophes. Condorcet et Condillac, employant la même supposition, il est inutile de discuter les opinions qu'ils en font dériver. Condorcet admet, comme Rousseau, l'état deînature, suivi d’un rapprochement qui a produit l'état de société. Condillac, plus circonspect’, parce qu"il étoit chargé de Péducafl tion d'un prince catholique, semble croire aux traditions de PÉcriture; mais il suppose que deux enfans ont été abandonnés, qu'ils ont vécu sans aucun secours; et c'est sur ces deux êtres imaginaires qu'il fait l'essai de sa théorie; c"est, en d'autres termes, admettre l'état naturel de l'homme. Il suffit, comme je l'ai dit, de nier cette supposition dénuée de preuves,

pour en détruire les conséquences. ' f _ Il

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i Ifétat de société et la faculté donnée à l'homme (l'exprimer ses idées par des paroles, sont dépendans l'un de l'autre, et ne peuvent se séparer. En prouvant que«l’homme,a parlé dès qu'il a été créé, on prouvera donc, en même temps, qu’il a toujours été en société.

J’admettrai encore une fois l'état de nature, pour démontrer l'impossibilité de ses Conséquences. Je suppose que quelques hommes qui ont toujours vécu dans l'isolement, se réunissentpar leurs passions, comme le veut Rousseau, ou par leurs besoins, comme le soutiennent les autres philosophes modernes. J e consens qu'ils puissent donner un nom à l'arme dont

ils se servent à la chasse, à l'arbre sous lequel

ils dorment, à. lanimal contre lequel ils combattent gvoilà le substantif physique trouvé. Ils pourront même, après beaucoup de temps , qualifierlces trois objets, non point d'après une idée métaphysique, mais d'après les effets que ces objets produisent sur la vue , le toucher, l’ouie et l'odorat. Ainsi les adjectifs grana’, petit, dur, mou, pourront exister.

Mais comment les hommes imagineront-îlp le verbe i’ Le verbe être, lorsqu'il ne sert que de liaison au substantif et à l'adjectif, ne Sera point à leur usage. Au lieu de dire lüzrbrelestgrazzcl,

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If; Pierre est dure , ils diront, l'arbre grand ,. la Pierre dure.

Des milliers de siècles ne suffiront pas à. des êtres si peu différens des animaux , et qui n'obéissent qu'à un aveugle instinct, pour exprimer , d'après les premières règles du verbe, l'action, soit de l'esprit, soit du corps, subdivisée en autant de parties qu'il y a de mouvemens dans l'homme. Pour rendre les mouvemens de courir, de marcher , de toucher, de regarder, par les verbes les plus aisés à trouver, " puisque l'action se renouvelle sans cesse , il faut être parvenu à définir cette action. Or, quelles opérations de l'esprit ne faut-il pas pour définiriäll faut concevoir, juger, et raisonner (1). Combien de fois le verbe n'est-il pas employé dans ces trois opérations? Il est donc impossible à l'homme de faire aucune dÉfinition sans le-secours du verbe (z). Ainsi, le verbe seroit

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(1) Le discours où le verbe est employé , est le discours d'un homme qui ne conçoit pas seulement les choses , mais qui en juge et qui les affirme Grain. gén.

_ (2) Iflobjection des sourds-muets tombe d'elle-même, puisque, dès qu'ils sont avec des hommes qui parlent , ils apprennent intérieurement une langue complète

on seroit forcé, pour arriver aux élémens de cette science , d'en connoître auparavant la théorie Supposition inadmissible, qui prouve que les partisans de l'état naturel tombent sans cesse dans un cercle vicieux , d'où ils ne peuvent sortir. Donc le don de parler nous a été fait , lors de la création, par Dieu, qui a voulu que l'homme fût un être pensant et sociable (a).

Je n'ai pas cité les plus grandes difficultés d'une langue ainsi formée. Des hommes , aussi dépourvus d'intelligence, inventeront-ils ces combinaisons - admirables des verbes , qui , sous le nom de conjugaisons et de temps , ex; priment le présent , le passé et l'avenir? Je 1e répète, cette faculté , dont jouit l'homme , d'exprimer ainsi les plus secrètes opérations de son

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(i) Dans le Discours surllfinégalité, Rousseau , qui n'avoit pas encore fait le traité que je viens d'examiner , dit : Que la parole paraît avoir été fort nécessaire pour établir la parole. '

(2) Buffon pense quel’homme a toujours parlé. uUhomme, >> dit-il , rend par un signe extérieur ce qui se passe au-de» daps de lui ; ilpoqgnjtzique sa pensée par la parole; ce a: signe est commun. ääèfiile l'espèce humaine; l'homme » sauvage parle commellidmme policé , et tous deux par» lent naturellement et parlent pour se faire entendre n

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