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faire aucun pas vers le but qu’on s’étoit proposé. Du moins leurs sentimens étoient fondés sur quelques traditions historiques; on n’y trouvoit point cette incertitude vague où l'on tombe toujours lorsqu’on ne raisonne que par hypothèses. Les philosophes ne furent point aussi laborieux , et n’eurent pas le même scrupule. En supposant une époque où les hommes furent dans Pétat naturel, vécurent isolés dans les déserts , il fut facile de composer en idée Pédifice de la société. On calcula, sans peine, l’influencequeles besoinsetlespassionsdes hommes avoient pu avoir sur la formation de l'ordre social. L’homme livré à lui-même , cherchant sa nourriture dans les forêts , souvent exposé à en manquer , fuyant devant tous les objets nouveaux qui se présentent à ses regards , impitoyable avec les êtres plus foibles que lui, surtout lorsque la faim le dévore , se fatigue enfin de cette vie errante. Quelques rapprochemens se font. L’esprit de famille sfiintroduit; on se réunit pour la chasse. Bientôt on sent qu'il est plus avantageux d’élever des animaux , de les multiplier, que de les faire périr aussitôt qu’on s’en est rendu maître. Les peuples pasteurs se forment. Quelques hommes font des plantations; des voisins jaloux s’emparent du fruit de

leurs travaux; ils s'unissent pour les défendre , ils tracent- des limites , et la propriété est reconnue. Telle est la gradation que les philosophes ont imaginée , en se bornant à faire des conjec tures sur les commencemens de la société , sans consulter les, traditions: religieuses, ni les traditions historiques De là , cette métaphysique fondée sur de pures spéculations , ces théories si trompeuses dans la pratique , Pidée d’un contrat par lequel les hommes ont stipulé leurs droits avant de se mettre en société; de là aussi les systèmes erronés sur l'origine des langues.

En partant de cette hypothèse , J. J. Rousseau a composé , d’aprês son imagination ardente , une théorie idéale des langues primitives. Après avoir fait passer les hommes à l'état de famille, ilcherche comment ils ont pu attacherdes idées à diverses modifications de sons. Selon lui, si les hommes n’avoient eu que des besoins, ils auroientbien pu ne. parler jamais. Les soins de lits-famille , les détails domestiques , la culture des terres , la garde des troupeaux , . enfin les rappolts- nécessaires entreles individus , pouvoient s'effectuer sans le seeoursde la parole. Les gestes sufïisoient La société même pouvoit se former, et acquérir uncertain degréde perfection ,

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indépendamment de Pexistence des langues; les arts pouvoient naître dans cette réunion d’hommes muets , et le commerce pouvoit s’établir entr’eux. Lespassions seules, poursuitRousseau, ont produit le langage des sons. Les besoins éloignent les hommes plus qu’i1s ne les rapprochent; les passions les réunissent; et pour donner quelque probabilité à cette opinion , le philosophe de Genève met l’amour au premier rang des passions , car ileût été absurde de dire que la. haine , la colère , l'envie pouvoient rapprocher les hommes.

Il est assez difficile de se former 1’idée d’une société d’hommes sans passions , quand même on Péloigneroit le moins possible de Pézatrzazurel imaginé par les philosophes. Si l’on consent à la perfectionner assez pour que les arts et le commerce s’y introduisent, la difficulté augmente, car , sans passion , on ne peut supposer Pexistence d’aucun art , et sans l’ardeur du gain , on ne peut concevoir la naissance du commerce. La première hypothèse de Rousseau est donc inadmissible. Pour prouver que les hommes peuvent "sans parler, exprimer par des gestes tout. ce qu’ils sentent , s'entretenir ensemble , et pourvoir àleurs besoins, Rousseau cite l’exemple des sourds et muets élevés à. Paris. Mais comment

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n’a-t-il pas remarqué que les sourds et muets ne doivent cette faculté qu’à leurs instituteurs , qui , eux-mêmes , ne tirent leur méthode d’enseigner que d’une langue déja formée i’

Les besoins des hommes , leur foiblesse à leur naissance et pendant les premières années de leur vie , la tendresse des pères et des mères pour leurs enfans , sont, avec la pitié que Dieu a gravée dans nos cœurs , les moyens dont il s’est servi, pour réunir les humains, dès le moment de la création; moyens qui prouvent assez à l'incrédulité la plus obstinée , que la destination des hommes fut d'être en société. Rousseau (1) pense au contraire que l’homme de la nature est sans commisération et sans bienveillance pour ses semblables , et qu’il est de son instinct , lorsqu’il veut pourvoir à ses besoins physiques , d'être dans l’isolement le plus absolu. C’est donner une bien mauvaise idée de Pétat naturel que le philosophe sembloit regretter. Mais où n’entraînent pas 1’esprit de système et l’abus des talens?

L’amourrseul a donc, si l’on en croitRous

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(1) Rousseau n’a pointparlé ainsi dans le Discours m Pinégalité. On sait qu?il s’est souvent contredit

seau, réuni les hommes et produit les langues primitives. Passons à Papplication qu’il fait luimême de cette théorie , et voyons si, malgré le charme dont il cherche à embellir son opinion , il ne tombe pas dans de nouvelles erreurs et dans des contradictions auxquelles il ne peut échapper. '

Il fait une distinction entre la formation des langues méridionales et la formation des langues du nord. Au midi, les familles éparses sur un vaste territoire où tous les fruits ‘venoient sans culture , où la douceur du climat dispensoit les

hommes ‘de se vêtir,où rien nbbligeoit au travail,

vivoient dans la plus douce sécurité, et dans Tignorance de tous les maux. Ces mortels heureux -n’avoient pas besoin du langage des sons pour exprimer des idées qu’ils ne se donnoient pas la peine de former. Il est inutile d’observer que , dans cet Eden imaginé par Rousseau , les hommes avoient à se garantir des attaques des bêtes féroces qui y abondent , et qu’un soleil brûlant les dévoroit une partie de l’année. Je

laisse sa brillante imagination s'exercer sur des î

peintures riantes, et jarrive à l’époque où

les langues doivent leur origine à. l’amour. À

Noverre auroit surement fait une scène de pantomime très-jolie sur ce sujet; mais je

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