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que l'on veut faire naître dans l'esprit de ceux qui savent la langue, c'est ce qu'on appelle Syntaxe.

« La Syntaxe est donc la partie de la Grammaire, qui donne la connaissance des signes établis dans une langue, pour exciter un sens dans l'esprit.

« Ces signes, quand on en sait la destination, font connaître les rapports successifs que les mots ont entr'eux : c'est pourquoi, lorsque celui qui parle ou qui écrit, s'écarte de cet ordre par des transpositions que l'usage autorise, l'esprit de celui qui écoute, ou qui lit, rétablit cependant tout dans l'ordre en vertu des signes dont nous parlons, et dont il connaît la destination par l'usage.

« La construction est l'arrangement des mots dans le discours.

« Il y a en toute langue trois sortes de constructions qu'il faut bien remarquer, la construction simple ou naturelle, la construction figurée et la construction usuelle. »

Tout ce que M. Du Marsais dit à ce sujet, tant dans sa thode raisonnée que dans l'Encyclopédie, mérite d'être lu et relu sérieusement par les maîtres qui se mêlent de montrer la Grammaire et les humanités.

« Il est nécessaire d'observer, dit ce Grammairien philosophe , qu'il y a entre nos idées un rapport d'identité, et un rapport de détermination (1).

« L'adjectif, aussi bien que le verbe, ne sont au fond que le substantif même considéré avec la qualité que l'adjectif énonce, ou avec la manière d'être que le verbe attribue au substantif. Ainsi l'adjectif et le verbe doivent énoncer les mêmes accidents de Grammaire que le substantif a énoncés d'abord, c'est-à-dire que si le substantif est au singulier, l'adjectif et le verbe doivent être au singulier, puisqu'ils ne sont que le substantif même considéré sous telle ou telle vue de l'esprit. Il en est de même du genre, de la personne, et du cas dans les langues qui ont des cas : tel est l'effet du rapport d'identité, c'est le fondement de la concordance. Exemple (2) : une femme vertueuse inspire du respect aux (1) Préface, page 13. (2) Voyez l’Encyclopédie.

hommes les moins vertueux. On dit vertueuse, parce que femme est un substantif féminin singulier, avec qui le verbe inspire s'accorde en nombre comme en personne; et l'on dit vertueux , parce que hommes est un substantif masculin pluriel, etc. Un nom substantif ne peut déterminer que trois sortes de mots : 1' un autre nom; 2o un verbe; 3° une préposition :

Globus solis omnia luce collustrat, le globe du soleil éclaire tout par sa lumière. Le nom substantif solis détermine un autre nom qui est globus , il fait entendre de quel globe il s'agit. Le nom luce détermine la préposition cum , sous-entendue, ou plutôt incorporée au verbe collustrat. Avec quoi, par quoi le soleil éclaire-t-il tout ? à quo? cum quo ? luce, avec sa lumière, par sa lumière.

Un Dieu tout-puissant a créé le monde. Ces mots, un Dieu tout-puissant a créé, ont un rapport d'identité : ils ne présentent qu'un même objet qui est Dieu , considéré par rapport à la qualité de tout-puissant, et par rapport à sa manière d’être, qnand il a manifesté cette qualité. Le monde n'a point de rapport d'identité avec un Dieu tout-puissant a créé, mais il a un rapport de détermination avec le verbe a créé, il termine et fait connaître ce que je dis qu'un Dieu tout-puissant a créé. Le rapport de détermination est le fondement du régime. Le rapport d'identité n'exclut pas le rapport de détermination : quand je dis Dieu tout-puissant, tout-puissant modifie, détermine Dieu; cependant il y a un rapport d'identité entre Dieu et tout-puissant , puisque ces deux mots n'énoncent qu'un même objet; mais le monde n'a que le rapport de détermination avec Dieu, et n'a pas celui d'identité.

Les divers rapports se marquent en français par la place des mots, et en latin par les cas, c'est-à-dire, par la diversité des terminaisons, qui, dans un même mot, ont chacune leur destination particulière. Deus creavit mundum , Dieu a créé le monde. Mundum, le monde, est à l'accusatif , non pas parce que creavit, a créé, le gouverne, mais parce que mumdum, le monde, est l'objet ou le terme de l'action du verbe creavit, a créé: c'est le sens, et non le verbe, qui gouverne les cas. Il serait indifférent qu'on dit en latin, Dcus creavit mundum , ou mundum creavit Deus, le sens est le même ; mais en français, Dieu a créé le monde, ou le monde a créé Dieu, font deux sens bien différents, parce qu'en cette langue c'est la place des mots qui détermine leurs rapports. Voilà les seuls principes d'où M. Du Marsais tire toutes les règles de la syntaxe qui est établie dans une langue, pour marquer les différents rapports de concordance ou de régime que les mots ont entre eux, selon la liaison des idées qu'ils expriment. Voyez l'exposition de sa Méthode raisonnée (1), et son traité de la Construction dans l'Encyclopédie.

Puisqu'un homme très-instruit de notre langue, puisqu'un académicien, tel que M. Duclos, élevé dans les véritables principes de la Grammaire raisonnée, les a adoptés et se les est rendus propres, en les exposant avec tant de netteté et de précision, il y a sujet de croire que M. Restaut , et tous les maîtres sensés, adopteront ces mêmes principes et se les rendront propres : ce qui facilitera l'étude de la Grammaire, et contribuera au progrès de l'esprit humain dans les belleslettres.

Les applications dans lesquelles M. Duclos s'est renfermé, peuvent suffire par rapport au français, que cet académicien a eu particulièrement en vue; mais elles ne me paraissent pas suffisantes par rapport au latin, dont il est essentiel d'approfondir les règles de syntaxe.

M. Du Marsais les fonde: 1° sur la connaissance de la nature des mots ou des parties du discours, tels que le nom, le verbe, etc.; 2° sur la connaissance de la proposition ou de la phrase, et de la manière dont les mots s'expliquent et se déterminent dans le discours; 3° sur la connaissance de la destination des terminaisons du même mot. C'est à ces règles primitives et uniformes qu'il rapporte toutes les façons de parler élégantes qui paraissent éloignées de la construction simple et nécessaire. Il réduit à ces règles le régime des verbes de prix, les deux accusatifs de doceo, et toutes les autres dislicultés sur pænitet et refert, etc.

Ces façons de parler latines, quanti emisti? tanti, s'expliquent par le supplément des mots sous-entendus, pro pretio (1) Chez Ganeau en 1722, pages 36 et 41.

quanti æris emisti ? cmi pro pretio tanti æris. Docet pueros (circa) grammaticam, il instruit les enfants touchant, ou sur la grammaire. Le terme de l'action de docet, il instruit, c'est pueros, les enfants : comme on ne dit pas en français « la grammaire est instruite aux enfants », de même on ne dit pas en latin grammaticu docetur pueros. Grammaticam, la grammaire, n'est point gouvernée par docct, il instruit ; c'est le Merme du rapport signifié par la préposition suppléée, circa, touchant, sur. Favere alicui, élre favorable à quelqu'un ; studere philosophiæ, s'appliquer à la philosophie ; prodesse alicui, être utile à quelqu'un : celle justesse de la traduction littérale chissipe toutes les dilficultés dont les méthodes et les rudiments latins sont hérissés. Sosia, adesdum, paucis te volo, c'est-à-dire, volo te alloqui cum paucis verbis. Menedemi miseret me, c'est-à-dire, miseratio tenet me propter vicem Menedemi. Pænitet me peccati, c'est-à-dire, pæna peccuti tenet me, habet me, comme on dit en français, le mal me prend, l'envic me tient; ou bien, conscientia peccati pænitet me, c'est-à-dire, tenet, afficit me pænå. Manct Lutetiæ, c'està-dire, manet in urbe, in oppido Lutetiæ : ces mots in urbe ou in oppido sont véritablement sous-entendus, car on les trouve exprimés dans tous les bons auteurs. Cicéron a dit, in oppido Antiochiæ: Lutetiæ ou Antiochiæ n'est au génitif que parce qu'il est déterminé par le nom urbe ou oppido, exprimé ou sous-entendu. Manet domi, c'est-à-dire, in ædibus domi. Plaute, in Casinâ, a dit, insectatur omnes domi per ades, comme les Espagnols disent, en las casas de la morada. Horace a dit du rat de ville et du rat de campagne, ponit uterque in locuplete domo vestigia. Salluste a dit, Romæ Numidiaque facinora ejus commemorat. Il ne met point de distinction entre les noms de ville et les noms de province, il dit également Romæ Numidiæque, c'est-à-dire, in urbe Romæ , in provinciů ou regione Numidiæ ; par conséquent la règle de la question ubi n'est qu'une chimère. On en peut et on en doit dire autant de la régie de chacune des autres questions, et en particulier de la question quò. Virgile a dit, Buthroti ascendimus urbem (1), OEneid. lib. III, et lib. I, ad urbem Sido

(1) Voyez page 393.

niam puer ire parat (1). Au rapport de Sanctius, Tite-Live, Dec. 1. lib. v, dit souvent dans le même sens Veios et ad Veios. Cicéron a dit, venire ab Româ, discedere ab Alexandriâ, proficisci ad Capuam, ad Tarentum. Dans les meilleurs auteurs, on trouve in rura, ex rure, in, ab, de, ex domo, in domum, ad domum. Properce a dit, magnum iter ad doctas proficisci cogor Athenas. Cependant Quintilien croit que c'est un solécisme de dire, veni de Susis in Alexandriam (2); mais, dit Sanctius in Minervâ (3), il ne faut pas écouter Quintilien, il se trompe, et il en impose à tous les Grammairiens : Neque audiendus est Quintilianus, nam decipitur, decipitque gregem Grammaticorum. Les meilleurs auteurs latins, tels que César, Salluste, Cicéron, etc., bravant les règles de la question ubi, aussi bien que celles de la question quo, ont dit Ægypti occisus, Cypri profugus, Thessaliæ consistere, et enfin, Creto jussit considere Apollo. Virg. OEneid., lib. III.

Tantôt ils ont mis le nom propre au génitif après le nom commun ou appellatif, selon la règle générale du substantis qui en suit un autre : c'est ainsi que Salluste, de bello Jugurt., a dit, haud longè à flumine Muluche, comme nous disons près de la rivière de Seine; tantôt, par un tour qu'on appelle apposition, ils ont mis le nom suivant au même cas que le précédent, parce que le second ne désignant qu'une même chose avec le premier, ils ont considéré l'un et l'autre sous le même rapport. Salluste avait dit un peu plus haut, ad flumen Mulucham, comme nous disons le fleuve Don.

Térence, en dépit des règles du nom de temps, n'a point fait difficulté de dire dans l’Andrienne, act. IV : nolo me ir tempore hoc videat senex, per tempus advenis. Horace a dit, preesens in tempus omittat. Suétone a dit, in paucis diebus, in tempore hiberno : sur quoi Faber, dans son Trésor, fait cette remarque, est quidem in istis omnibus et his similibus plena et integra oratio, ellipsis tamen in frequentiore usu est. Servius, à l'occasion de ce vers de Virgile, Italiam, fato profu

(1) Voyez page 681.
(2 Institut. , liber I caput v.
(3) Liber II, caput v.

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