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ce grave mécaniste, montrons-lui que nous savons, aussi bien que les Latins, « amener d'abord sous les yeux celui dont il s'agit de juger, puis produire en sa faveur le témoignage d'une conduite toujours bienfaisante et inébrantable, enfin lui donner les éloges et lui rendre la justice qu'il mérite. » Pour cela, il ne faut que traduire cette phrase un peu autrement que M. Pluche :

A l'égard de celui qui dans l'une et dans l'autre fortune s'est montré grand, égal, et constant en amitié, nous devons le considérer comme un homme d'une espèce très rare, et presque divine.

L'auteur de la Mécanique des langues (1) prétend qu'en traduisant, puis en accusant l'état et l'emploi de chaque terme, il ne faut jamais toucher à l'ordre général de la phrase latine; il veut que l'oreille soit toujours frappée par le tour propre de la langue. Si l'ancienne, dit-il, quitle son habit pour prendre celui de notre langue moderne, elle n'est plus reconnaissable. Dérangez-vous cet ordre ? vous vous privez du plaisir d'entendre un vrai concert, vous rompez un assortiment de sons très-agréables, vous affaiblissez d'ailleurs l'énergie de l'expression et la force de l'image, vous vous perdez l'oreille, etc.

Observons ici que la traduction en général se fait dans deux vues différentes (2).

1° On traduit pour faire connaître un auteur à ceux qui en ignorent la langue originale: alors la traduction littérale des termes de l'auteur serait ridicule; le traducteur doit parler sa propre langue, et non pas celle de son auteur, parce qu'il ne parle qu'à des personnes de sa nation • ainsi il doit rendre les expressions particulières de l'original par d'autres expressions particulières de sa propre langue; en un mot, il doit parler comme l'auteur aurait parlé s'il avait écrit en la langue du traducteur.

2° Quand on traduit pour apprendre soi-même la langue de son auteur, il est évident qu'on ne parviendra jamais bien au but que l'on se propose, si l'on ne se donne la peine d'ap

(1) Page 114.
(2) Du Marsais, Méth, raisonnée, page 18.

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prendre la signification propre des mots et le tour particulier de la langue de l'original : or, le moyen le plus facile pour en venir là, c'est la traduction littérale : ainsi celui qui traduit Térence pour apprendre la langue latine, doit traduire cette expression d'un esclave, isthæc in me çudetur faba, cette fève sera battue sur moi ; mais celui qui nous donne la traduction de cet auteur, pour le faire entendre à ceux qui ne savent pas le latin, doit faire parler Térence comme Molière: ce sera aux dépens de mon dos. C'est uniquement le plus ou le moins de génie et d'imagination du traducteur, qui rend cette traduction plus ou moins élégante; elle est, pour ainsi dire, l'ouvrage du talent et de l'instinct, et toutes les règles, dont quelques auteurs ont fait des volumes, pour enseigner cette manière de traduire, ne sont que tourment et affliction d'esprit, et ne conduisent qu'à une pénible sécheresse.

C'est donc à la traduction littérale, et par conséquent à la construction grammaticale et scolastique, que l'on doit s'attacher d'abord pour apprendre la langue latine et pour comprendre le sens de l'auteur.

M. Pluche lui-même (1), en parlant de la traduction, dit que « c'est assez dans les premiers mois de faire écrire les parties, ou tous les termes du texte latin fidèlement rappelés aux éléments de la Grammaire. Pour distinguer et assigner juste les parties du discours, ou leurs fonctions essentielles, qui sont de l'institution de la nature dans chaque langue, on n'a, dit-il (2), besoin que d'une Grammaire élémentaire. Il faut, continue-t-il, observer dans une phrase le mot principal qu'on nomme verbe, et le mot qui désigne le sujet à qui l'on attribue quelque chose; si au verbe principal il y en a un autre subordonné, qui, à l'aide du pronom relatit ou autrement, tienne au sujet ou à sa qualité, c'est bien de reconnaître ces pièces, de les nommer juste, et de déterminer par les inflexions des mots celui qui en attire un autre sous son régime et celui qui est régi ; c'est bien d'assigner leurs rapports et leurs fonctions. » Par conséquent c'est bien de faire la construction à la façon de l'école, au moins en commen

(1) Mécanique des langues , page 163. (2) Ibid., page 112.

çant; par conséquent, M. Pluche a eu tort de dire qu'en traduisant, puis en accusant l'état et l'emploi de chaque terme, il ne faut jamais toucher à l'ordre général de la phrase latine.

Les maîtres habiles, dans leurs leçons de vive voix, suivent la traduction littérale, telle qu'elle est publiée dans la i Méthode raisonnée, pour faciliter les répétitions aux jeunes

gens, et pour leur donner une connaissance plus parfaite du latin.

Il n'y a pas lieu de craindre que cette façon d'expliquer apprenne à mal parler français.

1o Plus on a l'esprit juste et net, mieux on écrit et mieux on parle : or, il n'y a rien qui soit plus propre à donner aux jeunes gens de la netteté et de la justesse d'esprit, que de les exercer à la traduction littérale, parce qu'elle oblige à la précision, à la propriété des termes, et à une certaine exactitude qui empêche l'esprit de s'égarer ou de passer à des idées. étrangères.

20 La traduction littérale fait sentir la différence des deux langues, elle fait connaître le génie de la langue latine; ensuite l'usage, mieux que le maître, apprend le tour de la langue française; et plus le tour latin est éloigné du tour français, moins il est à craindre qu'on ne l'imite dans le discours.

3° En traduisant littéralement, on ne fait dire le mot français qu'après le mot latin : ainsi le mauvais tour français étant i interrompu et lié au latin, il ne peut pas être porté dans la conversation ordinaire.

Je sais bien que la langue latine ne serait plus reconnaissable, si on la dépouillait de son habit pour la revêtir de celui de la langue française; je sais bien aussi que, pour faire entendre la façon de s'habiller des étrangers, le plus court est de faire voir leur habillement tel qu'il est, et non pas d'habiller un étranger à la française. Il ne faut pas détruire cet habillement, mais il en faut montrer les parties, et la manière dont elles sont assorties, assemblées, construites : d'où je conclus que la meilleure manière pour apprendre, les langues étrangères, c'est de s'instruire du tour original, ce qu'on ne peut faire que par la construction grammaticale et par la traduction littérale.

Quand les mots sont trouvés, dit M. Du Marsais, quand leur valeur, leur destination, leur emploi, sont déterminés par l'usage, l'arrangement que l'on en fait dans la proposition selon l'ordre successif de leurs relations, est la manière la plus simple d'analyser la pensée. Il y a des Grammairiens, continue-t-il, dont l'esprit est assez peu philosophique pour désapprouver cette manière de faire la construction, comme si cette pratique avait d'autre but que d'éclairer le bon usage et de le faire suivre avec plus de lumière, et par conséquent avec plus de goût; au lieu que sans cela on n'a que des observations mécaniques qui ne produisent qu'une routine aveugle, et dont il ne résulte aucun gain pour l'esprit.

Nous ne pouvons faire usage des inversions, ajoute-t-il, que quand elles sont aisées à ramener à l'ordre significatif de la construction simple; c'est uniquement relativement à cet ordre, que quand il n'est pas suivi, on dit en toute langue qu'il y a inversion, et non pas par rapport à un prétendu ordre d'intérêt ou de passion, qui ne saurait jamais être un ordre certain. Incerta hæc si tu postules ratione certâ facere, nihilo plus agas quàm si des operam ut cum ratione insanias (1).

En latin , il est indifférent de placer le terme du rapport avant ou après le verbe ; cela dépend du goût, du caprice, de l'harmonie, du concours plus ou moins agréable des syllabes , des mots , qui précèdent ou qui suivent.

L'inversion latine est ce qui donne le plus de peine aux jeunes gens, ils sont accoutumés à rendre leurs pensées et à entendre celles des autres selon l'ordre naturel, que la langue française suit presque toujours : ainsi, quand cet ordre est renversé, ils ne conçoivent point le sens de la phrase, lors même qu'ils entendent la signification de tous les mots (2) (3).

L'arrangement des mots francais fait entendre en quel sens ils sont pris, au lieu que c'est la terminaison des mots latins qui détermine le rapport sous lequel ils doivent être considérés ; c'est ce qui fait qu'en latin les mots se trouvent souvent

(1) Térence, Eunuch, acte I, scène I.
(2) Du Marsais, Encyclopédie.
(3) M. le Fèvre, Méth, des hum., page 52.

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fort éloignés de leur régime naturel. Il en est de même en grec.

La méthode de faire expliquer les auteurs latins avec leurs inversions, ne peut que rebuter le disciple, qui n'est point accoutumé à connaître le sens d'un mot par la seule terminaison ; il ne saurait démêler au milieu d'une phrase le mot qu'il doit prononcer le premier ; c'est ce que l'expérience ne confirme que trop. Un jour se passe à expliquer dix ou douze petites lignes , et on les oublie le lendemain. L'organe, pour ainsi dire, de la raison n'est pas plus proportionné à cet exercice dans les enfants, que le sont leurs bras à lever de certains fardeaux.

Pour faire plus tôt contracter l'habitude de sentir le mot latin par la seule terminaison , et pour mettre à profit les premières années , temps si favorable aux provisions, on retranche toute la difficulté en faisant expliquer les auteurs suivant la construction simple et sans aucune inversion; on met en italiques, sous chaque mot latin, le mot français qui y répond. Par cette méthode les enfants n'ont que la simple signification des mots à retenir, et ils la retiennent sans peine quand ils lisent , parce que leur imagination est soutenue par le caractère différent.

D'ailleurs, lorsque l'explication est écrite, chacun se fait répéter à soi-même autant de fois que sa mémoire en a besoin , et toujours d'une manière uniforme ; au lieu que quand on entend expliquer simplement de la voix, et souvent de différentes façons, il n'y a que ceux qui ont autant de mémoire que d'attention, qui puisse retenir ce qu'on explique. Il faut pourtant convenir que les leçons vives et animées d'un maître intelligent et zélé s'insinuent bien mieux dans les esprits, et leur font faire des progrès bien plus prompts et bien plus solides que l'interprétation languissante et monotone des versions interlinéaires.

Dans la traduction littérale, on exprime tous les mots sousentendus. Si l'on ajoutait ces mots de son propre génie, pour faire une langue selon ses idées, la méthode, quelque raisonnée qu'on la supposât, ne mériterait aucune attention ; mais on n'y supplée un mot latin dans un passage où il manque, que parce qu'il est exprimé dans un autre tout pa

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