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silentii au génitif, quo à l'ablatif, eram à l'imparfait, et ainsi du reste, si ce n'est un ordre d'idées préexistant dans son esprit, tout contraire à celui des expressions : ordre auquel il se conformait sans s'en apercevoir, subjugué par la longue habitude de transposer; ce qui nous arrive quelquefois à nous-mêmes, qui croyons avoir formé notre langue sur la suite naturelle des idées. »

A l'occasion de l'ouvrage de M. l'abbé Batteux (1), M. Du Marsais a traité de nouveau l'inversion dont il avait déjà donné un article particulier dans sa Méthode raisonnée (2); < et depuis, il a fait à ce sujet de vive voix, et par écrit, quantité d'excellentes réflexions, avec lesquelles celles que nous venons d'exposer paraissent avoir bien de la conformité.

Selon M. Chompré, dans ses Feuilles élémentaires, « la construction, telle qu'on la fait faire aux étudiants, est une vraie destruction. »

Si on en croit M. Pluche, dans sa Mécanique des langues(3), « ranger une phrase latine à la façon de l'école, c'est la détruire. Une vérité fort remarquable, ajoute-t-il, c'est que c'est se tromper de penser, comme on fait, qu'il y ait inversion ou renversement dans la phrase des anciens, tandis que c'est très-réellement dans notre langue qu'est ce désordre. »

Ainsi le P. Buffier (4), dans son Examen des préjugés vulgaires, se trompe de penser que la langue française suit un ordre naturel dans ses expressions, qui s'arrangent les unes avec les autres comme les idées s'arrangent dans l'esprit. En effet, quel arrangement que de dire, comme le latin de Cicéron, au long silence que j'ai gardé jusqu'ici doit mettre fin ce jour, au lieu de dire, selon l'ordre naturel : ce jour doit mettre fin au long silence que j'ai gardé jusqu'ici. Plus j'y pense, dit ce Père, plus ce renversement d'idées me choque dans la plupart des langues.

C'est se tromper de penser comme le P. Lami (5): selon lui, l'ordre naturel demande que dans une proposition le nom

(1) En 1748.
(2) Page 9.
(3) Pages 115 et 116.
(4) Page 189.
(5) Art de parler, page 27.

qui exprime le sujet soit placé le premier, que l'attribut soit mis après le verbe qui lie le sujet avec l'attribut, que les mots qui marquent les rapports soient insérés entre les choses qui sont les termes d'un rapport, que tous les mots enfin se trouvent entre les deux propositions dont ils font des liaisons. Lorsqu'on rejette à la fin de la proposition un mot sans lequel elle n'a aucun sens, ce retardement que souffre le lecteur le rend plus attentif; l'ardeur qu'il a de concevoir les choses devient plus grande : ainsi cette attention fait qu'il les concoit. plus clairement. Outre cela, ce petit renversement lie une proposition, et la ramasse en quelque manière ; car le lecteur est obligé, pour l'entendre, d'envisager toutes les parties ensemble, ce qui fait qu'il en est plus vivement frappé. C'est sans doute cette raison qui a porté les Grecs et les Latins à mettre assez souvent le verbe à la fin de la proposition, l'usage autorisant ce renversement dans l'arrangement naturel des paroles pour éviter la rencontre de certains mots rudes.

L’arrangement des mots mérite une application particu* lière, et l'on peut dire que c'est par l'art de bien placer les

parties du discours que les excellents orateurs se distinguent de la foule. L'orateur ne fait pas les mots, mais il les dispose. et il n'y a que cette disposition qui lui appartienne.

C'est se tromper de penser comme M. l'abbé Girard. Cet académicien nomme analogues les langues qui suivent ordinairement dans leur construction l'ordre naturel et la gradation des idées, c'est-à-dire, qui font marcher le sujet agissant le premier, ensuite l'action accompagnée de ses modifications, après cela ce qui en fait l'objet et le terme : telles sont la française, l'italienne et l'espagnole.

Il nomme transpositives les langues qui ne suivent d'autre ordre dans la construction de leurs phrases que le feu de l'imagination, c'est-à-dire, qui font précéder tantôt l'objet, tantôt l'action et tantôt la modification ou la circonstance. Comme les différentes terminaisons des noms et les diverses inflexions des verbes indiquent le régime, on ne trouve ordinairement ni équivoque, ni confusion dans le sens d'un anteur latin; mais on n'en a pas moins la peine d'aller jusqu'au bout de la période, avant que de commencer à se former une

pensée suivie. Il est vrai qu'on est dédommagé de cette peine par le nombre et l'harmonie dont les Latins du bon siècle étaient si amateurs, qu'ils y sacrifiaient jusqu'à l'ordre des pensées. « Ils aimaient mieux, dit à ce sujet le fameux Rousseau (1), donner un peu de travail à l'esprit que de rebuter l'oreille, qui est le canal par où les pensées sont introduites. »

C'est se tromper de penser comme M. Rollin, qui, en parlant the l'esplication, veut que le maitre commence toujours par la construction, et qu'il range chaque mot à sa place naturelle (2). Les auteurs expliqués de la sorte , ajoute-t-il , sont fort capables d'apprendre le latin à la jeunesse; et, ce qui est bien plus important, ils sont très-propres à lui former en même temps le goût et l'esprit.

Selon le P. Jouvenci, dans son excellent traité, intitulé Ratio discendi et docendi, page 153, explanatio in duobus maximè consistit: in exponendo verborum ordine ac structurâ orationis ; in vocum obscuriorum expositione.

Une vérité fort remarquable, qui a échappé à ces habiles maîtres et à tant d'autres, vérité fort remarquable, que M. l'abbé Batteux, M. Chompré et M. Pluche ont remarquée eux seuls, « c'est que c'est se tromper de penser, comme on fait, qu'il y ait inversion ou renversement dans la phrase des anciens, tandis que c'est très-réellement dans notre langue qu'est ce désordre. » Voyons si l'exemple cité dans la Mécanique des langues, éclaircira cette vérité fort remarquable.

Goliathum proceritatis inusitatæ virum David adolescens, impacto in ejus frontem lapide , prostravit, et allophylum, oùm inermis puer esset, ei detracto gladio confecit.

Ce qui a été dit de la phrase de Cicéron peut s'appliquer à celle-ci. On voit que l'auteur avait eu dans l'esprit antérieurement à Goliath une idée qui devait suivre, qui commandait la terminaison de Goliath , et qui contraignait à dire Goliathum et non pas Goliathi ; ainsi du reste. Ce qui n'est pas

(1) Lettre à M. Hardoin, à l'occasion de l'Ode sur l'harmonie, de M. Racine fils.

(2) Traité des études, tome 1, pages 179 et 187. :

une inversion pour les lecteurs peut et doit même en être une pour l'auteur.

Afin de mieux entendre tout ceci, il faut, d'après M. Du Marsais, dans sa Méthode raisonnée et dans l'Encyclopédie, admettre trois sortes de constructions, la grammaticale, l'oratoire et la commune.

La construction grammaticale est celle par laquelle les expressions suivent exactement la marche des idées, ou l'ordre primitif des vues de l'esprit: on l'appelle aussi construction simple..

La construction oratoire est celle par laquelle les mots suivent la marche des passions , ou l'ordre des mouvements intérieurs : on l'appelle aussi construction figurée.

Outre ces deux sortes de constructions indiquées in Minervâ Sanctii, et dans la préface de la Méthode latine de PortRoyal , il y en a une troisième qui est la construction com- ' mune; M. Du Marsais la nomme usuelle : c'est celle où l'on suit l'usage commun, et la manière ordinaire des honnêtes gens de la nation dont on parle la langue. Cette construction usuelle est conforme, tantôt à la simple, et tantôt à la figurée. La construction grammaticale ou simple est celle que nous suivons ordinairement en français : nous disons les choses comme l'esprit est forcé de les considérer en quelque langue qu'on écrive.

La construction oratoire ou figurée est celle que les auteurs suivent presque toujours en latin : ils disent les choses comme elles se présentent à leur imagination. Mais cette seconde construction suppose la première, et lui est soumise ; par conséquent, pour bien expliquer la phrase latine, où on a suivi la construction oratoire, on doit la ranger selon les règles essentielles de la construction grammaticale, c'est-à-dire, à la façon de l'école; et, n'en déplaise à M. Pluche, la façon de l'école n'est pas tout-à-fait telle qu'il la représente (1): David adolescens prostravit Goliathum virum proceritatis inusitatæ, lapide impacto in frontem ejus, et confecit allophylum gladio detracto ei, cùm puer esset inermis.

A la façon de l'école, on aurait suppléé la préposition cum, (1) Mécanique des langues , page 113, etc.

sous-entendue, avant lapide , et on aurait construit ainsi la fin de cette phrase : et cùm puer esset inermis, à gladio de- , tracto ei confecit allophylum. Je ne vois point du tout que le récit soit déshonoré, ni que l'ordre des choses soit renversé, ni que le tableau de la nature soit mis en pièces dans cette construction, comme M. Pluche le dit.

Selon l'ordre naturel des idées, le principe doit précéder l'action, et l'action doit précéder le terme ou l'effet. Le jeune David est le principe, renverse est l'action, Goliath est le terme, le coup de pierre est une circonstance ou une manière de l'action : quand on entend dire que David a tué Goliath, si l'on veut savoir comment, avec quoi, on l'apprend par ces mots, avec une pierre lancée dans son front. Ce n'est pas quand l'étranger a la tête coupée que le jeune homme trouve une épée pour l'achever, comme M. Pluche le fait entendre par sa construction ridicule, et comme il le dit expressément, mais c'est après que le jeune homme sans armes a arraché " l'épée à l'étranger qu'il l'achève : à gladio detracto ei, c'està-dire , post gladium detractum , confecit allophylum. J'expliquerais d'abord mot à mot la phrase, ensuite je la traduirais ainsi : Le petit David lance dans le front du géant Goliath une pierre qui le renverse; ce jeune homme sans armes tire l'épée de cet étranger, et l'achève. L'ordre grammatical de nos phrases n'est pas à beaucoup près aussi pesant que M. Pluche voudrait le faire croire. Nous avons, ainsi que les Latins, un certain ordre oratoire, qui quelquefois peut le disputer avec le leur. Rapportons la phrase de Cicéron citée dans la Mécanique des langues (1).

Qui enim utrâque in re gravem, constantem, stabilemque se in amicitiâ præstiterit , eum ex maximè raro hominum genere judicare debemus, ac penè divino.

Exposons la traduction de M. Pluche ; la voici :

« Nous devons regarder comme un homme d'une espèce, peu commune, et presque divine, celui qui s'est comporté à l'égard de ses amis, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, d'une manière noble, égale, inébranlable. »

Loin d'apprécier notre langue sur le languissant modèle de (1) Page 127.

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